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Full text of "Victor Hugo, sa vie, ses oeuvres"

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in 2011 with funding from 

University of Toronto 



http://www.archive.org/details/victorhugosaviesOObarb 



VICTOE HUGO 



O volume a été 'léim^é 
AU MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR 

(Section de la librairie) 

( Vinformément à la loi. 



Ibw droits de reproduction ri <l* traduction rétrrri» 



Paris, _ Typ. l'oluier et c% rue Madame, S. 




VICTOR HUGO 



D'après l'unique t'preure p/iotogiapliique exécutée par son 
fils, François-Victor Hugo, à l'époque où son père écri%ait les 
Châtiment* (l852). 




VICTOR HUGO 
(1880) 



Los grands Citoyens de la France 



VICTOR HUGO 



SA VIE. — SES ŒUVRES 



ALFRED BARBOU 



oî*<c 



PARIS 
LIBRAIRIE UNIVERSELLE 1/ ALFRED DUQUESîîB 

lf), RUE KK I.A. SORIiONNK, 1» 



NOTE DE L'ÉDITEUR 



Au moment de publier ce volume, craignant, 
malgré les longues et consciencieuses recherches 
auxquelles il s'est livré, d'avoir commis quelques 
erreurs, l'auteur, M. Alfred Barbou, usant de la 
bienveillance que lui témoigne depuis longtemps 
M.Victor Hugo, a cru devoir soumettre au Maître 
lui-même, guidé en cela par un sentiment de 
profond respect, le manuscrit de son ouvrage. 

De la sorte prié d'apprécier le jugement porté 
sur lui M. Victor Hugo a daigné répondre par 
l'admirable lettre que nous reproduisons auto- 
graphiée. 

S'imaginant bien qu'il s'agissait de le louer, le 
poète immortel a refusé, en quelque sorte, d'encou- 
rager la louange ; mais nos lecteurs verront quel 
cas il fait de l'écrivain qui a écrit sa biographie, 
laquelle a été soigneusement revue par un homme 



de lettres éminent que nous tenons à remercier 
ici, et qui a en quelque sorte vécu de la vie de 
Victor Hugo. 

Ce que nous offrons au public, c'est donc une 
œuvre exacte, complète et pour toujours rendue 
célèbre parla lettre qui la précède. Afin de donner 
un attrait de plus à ce livre qui résume la plus 
noble et la plus glorieuse des existences humaines, 
nous l'illustrons de deux portraits, hors texte. 
Le premier de ces portraits gravé par Méaulle, 
un des maîtres les plus estimés de la gravure 
française offre un intérêt tout particulier : il a été 
fait d'après une photographie de Victor Hugo, à 
l'époque où celui-ci écrivait les Châtiments, et 
c'est son fils François Hugo qui fit lui-même 
cette photographie dont nous possédons une 
épreuve unique. 

A. DUQUESNE. 



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PREFACE 



Pour raconter Victor Hugo, pour faire 
pénétrer dans l'esprit de tous ce qui se 
dégage de ses écrits et de ses pensées, 
il faudrait, à notre avis, s'appeler Victor 
Hugo. 

Aussi nous sommes-nous imposé une 
tache plus modeste, celle de suivre dans 
son développement ce génie étonnant, de 
noter ses manifestations, d'énumérer ses 
œuvres, de dire simplement ses actes 
et d'analyser ses productions. 

Historien enthousiaste quoique im- 
partial, biographe à la fois plein d'admi- 
ration, de respect et de sincérité, nous 
essayerons, selon nos forces, de rendre 
hommage au poète de France pour qui 
l'immortalité a, en quelque sorte, com- 
mencé avec la vie. 



— 6 — 

Rien de ce qui le touche ne nous sera 
indiffèrent, 

Nous tâcherons de bien faire connaître 
à la foule, à l'aide d'anecdotes et de 
citations, cet écrivain incomparable qui 
mérita d'être appelé maître à l'âge où 
les hommes ne sont que des écoliers et 
qui, à peine adolescent, attira sur lui 
l'attention du monde. 

Quiconque sait lire, Ta lu; quiconque 
pense, le vénère; quiconque a un cœur, 
l'aime. 

En vain les pieds-plats de la littérature, 
en vain les classiques, ces conservateurs 
du domaine des lettres, en vain les rep- 
tiles de la critique et du journalisme, les 
Zoïlcs, les envieux, les eunuques voulu- 
rent parfois conspuer cette gloire. 

On n'a pas taché le soleil, dont les 
rayons éblouissent toujours regardés 
par tous ceux qui aiment la lumière. 

Les contemporains de Victor Hugo 
s'inclinèrent devant lui sitôt qu'il parut; 
les chefs de l'école romantique dont 
nous aurons à rappeler les superbes ba- 



— 7 — 

tailles, le nommèrent leur roi, on pour- 
rait presque dire leur dieu. 

Théophile Gautier a dit à son 
poute tout jeune encore, comme Dante 
à Virgile : « Tu es mon maître et mon 
auteur. » 

Victor Hugo grandit et la renommée 
grandit avec lui. Sa parole eut non pas 
seulement un écho, mais un retentisse- 
ment dans l'univers à travers lequel 
s'envolèrent ses poèmes traduits dans 
toutes les langues. 

Un poëte est un monde enfermé dans un homme. 

Ce vers est de lui. Il explique sa mis- 
sion, son devoir. 

Apôtre de tous les sentiments géné- 
reux, voué aux illustres combats, avocat 
du peuple, il n'a cessé d'élever la pa- 
role en faveur de ceux qui sont faibles, 
de ceux qui pleurent, de ceux qui gémis- 
sent. Il a consolé et il a fortitié, il a en- 
seigné l'humanité, sondant les gouffres 
sociaux et les éclairant comme avec un 
phare, prêchant le pardon pour les misé- 



— 8 - 

rables et le châtiment pour les puissants, 
flagellant les despotes et ouvrant ses 
bras aux enfants, punissant ceux-là, 
souriant à ceux-ci. 

Lui empruntant un fragment de son 
jugement sur Voltaire, nous ajouterons 
que Victor Hugo a fait « la guerre du 
juste contre l'injuste, la guerre pour 
l'opprimé contre l'oppresseur, la guerre 
de la bonté, la guerre de la douceur. Il 
a eu la tendresse d'une femme et la 
colère d'un héros ». Il a été, il est un 
grand esprit et un immense cœur. 

Après avoir été acclamé, chanté, 
presque adoré, il a souffert toutes les 
douleurs, il a bu jusqu'à la lie tous les 
calices; il a vécu près de vingt ans en 
exil, lui, le plus illustre parmi les hommes 
illustres de ce siècle, lui le plus grand 
et le meilleur, et au retour ses fils sont 
morts. 

Un géant eût été foudroyé. — Lui, a 
puisé dans son immense amour pour 
l'humanité des forces surhumaines. Il a 
vaincu le malheur et, malgré sa douleu r 



- 9 — 



épouvantable, n'a gardé dans l'âme 
qu'une colère : celle qui châtie les grands 
coupables. 

JNous raconterons donc la jeunesse de 
Victor Hugo et son adolescence et les 
triomphes de sa maturité, en nous ser- 
vant des documents pieusement recueil- 
lis par ceux qui vécurent de sa vie. 

Puis nous essayerons de le peindre 
aujourd'hui, vieillissant comme un chêne 
robuste, ou plutôt comme un de ces 
arbres des tropiques, qui, deux fois sé- 
culaires, poussent de vigoureuxrameaux, 
des feuilles immenses, enroulant autour 
de leurs troncs à la rude écorce des 
lianes fleuries, épandant à leur pied 
l'ombre, la fraîcheur, le parfum, alliant 
la force à la grâce, imposant l'admi- 
ration et donnant à la fois le repos et la 
joie. 

On pourrait le comparer maintenant à 
ces pics des Alpes, dont le front est éter- 
nellement couronné de neige, mais dont 
les épaules sont couvertes de forêts ver- 
doyantes et des flancs desquels s'échap- 



— 10 - 

pent avec des murmures joyeux les 
fleuves qui vont au loin fertiliser les 
plaines. 

Quel chapitre à écrire sous ce titre : 
La vieillesse du poète de France! 

Ni Homère aveugle, ni Sophocle, ni 
Pétrarque n'ont eu la splendeur de l'âge; 
ils sont morts vieux hommes. Lamartine 
a disparu sans grandeur; Musset s'est 
éteint, avant l'heure, sous les étreintes 
de la débauche. Hugo est demeuré tou- 
jours plus noble, toujours plus vaillant. 

Et si Fontenelle, qui n'était pas un 
poëte, pouvait dire à une femme, après 
avoir vécu tout un siècle : « Ah, madame, 
pourquoi n'ai-je plus soixante-quinze 
ans! » si Gœthe, à quatre-vingts ans, 
amoureux d'une jeune fille, écrivait les 
strophes toutes remplies d'adolescence 
et de passion adressées à Lily : ni Fon- 
tenelle ni Gœthe n'ont ressemblé au 
poète, qui, âgédeplusde soixante-dix-sept 
années, semble atteindre sa maturité. 

Les rides paraissent hésiter à tracer 
profondément leur sillon sur ce front 



— 11 - 

auquel toutes les pensées sont familières ; 
la majesté, la sérénité, la douceur, l'es- 
prit, la gaieté illuminent ce visage olym- 
pien. 

Celui qui n'a point entendu le maître 
causer chez lui, celui qui ne l'a point vu 
présidant la table de famille dans un 
aimable laisser-aller plein de grandeur 
et de charme, celui-là ne saurait se faire 
une idée du culte qui lui est dû. 

Nous avons eu la grande joie et le 
grand honneur de l'approcher et nous 
n'oublierons jamais l'impression pro- 
fonde que nous avons ressentie. 

Quoique- nous soyons indigne de 
l'œuvre par nous entreprise, nous met- 
trons dans ce livre tous nos efforts, toute 
notre foi, tout notre cœur. 

Alfred Bakbou. 



CHAPITRE PREMIER 



SOMMAIRE 



Les ancêtres de Victor Hugo. — Mariage de son frère. — 
Naissance (26 février 1802). — Première enfance. — Pé- 
régrinations en Corse et en Italie. — La maison de l'im- 
passe des Feuillantines. — Le général Lahorie. — Voyage 
en Espagne. — Séjour à Madrid— Retour à Paris(1812). 

— Un attentat à la liberté. — La rue du Cherche-Midi. 

— L'empereur et le roi. — Invasion et Restauration. — 
La pension Cordier. — Préparation à l'École polytechni- 
que. — Les bêtises que M. Victor Hugo faisait avant 
sa naissance. 



L'enfance et la jeunesse de Victor Hugo 
ont été racontées par un témoin de sa vie, 
par sa femme elle-même. C'est à l'aide des 
documents recueillis par Mme Victor Hugo 
que nous résumons la première phase de 
cette existence remplie dès le début par 
d'intéressantes aventures. 

Le premier Hugo dont on ait souvenir, 
à cause de la disparition accidentelle des 
papiers de famille, était, au xvi e siècle, 
conseiller privé du grand-duc de Lorraine. 



— 13 — 

Plusieurs de ses descendants embrassèrent 
la carrière des armes. 

Le père du poète illustre, Joseph-Léo- 
pold-Sigisbert, s'engagea comme cadet en 
1788, à l'âge de quatorze ans. Des sept frè- 
res qu'il avait, sans compter les sœurs, et 
qui partirent vers la même époque, cinq 
furent tués dès le début des guerres de la 
Révolution. 

Joseph-Léopold Hugo, ami de Kléber et de 
Desaix, devint bientôt l'aide de camp 
d'Alexandre Beauharnais, puis s'en alla 
combattre en Vendée. 11 donna mille preu- 
ves de son héroïsme et de sa bonté chevale- 
resque, tuant nombre d'hommes, mais con- 
tribuant à faire épargner dans cette guerre 
sauvage la vie des femmes et des enfants. 

Devenu major il eut occasion d'aller fré- 
quemment à Nantes où il connut un arma- 
teur appelé Trébuchet. Celui-ci, veuf, ri- 
che, royaliste et catholique, avait trois filles 
dont l'une, Sophie, petite, mignonne, avec 
des mains et des pieds d'enfant, prit tout de 
suite une large place dans le cœur du sol- 
dat de la République. Elle était intelligente 
douce et vaillante, royaliste elle aussi, mais 
point dévote. 

Ces jeunes gens, dignes l'un de l'autre 



- 14 — 

s'aimèrent. Sophie engagea sa foi et malgré 
quelques résistances paternelles tint parole 
à celui que son cœur avait choisi. 

Accompagnée de son père elle rejoignit 
à Paris son fiancé nommé rapporteur mili- 
taire à l'occasion du jugement des chauf- 
feurs. 

Lemariagecivileutlieuà l'Hôtel de ville. 

« Il n'y eut pas de mariage religieux. Les 
églises étaient fermées dans ce moment, les 
prêtres enfuis ou cachés; les jeunes époux 
ne se donnèrent pas la peine d'en trouver 
un. La mariée tenait médiocrement à la 
bénédiction du curé, et le marié n'y tenait 
pas du tout. » 

Moins d'un an après, Mme Joseph 
Hugo mit au monde un fils qu'on nomma 
Abel. Un second garçon allait naître lors- 
que le major Hugo spécialement attaché à 
la personne du général Moreau, grâce à l'in- 
tervention de Lahorie, retourna à la fron- 
tière . Sa bravoure intrépide le fit nommer 
chef de bataillon, sur le champ de bataille, 
au passage du Danube. 

Après la défaite des Autrichiens il eut le 
commandement de la place de Lunéville et 
devint le protégé de Joseph Bonaparte, 
frère du premier consul. 



— 15 — 

Quelque temps après, Joseph Hugo 
nommé colonel du quatrième bataillon de 
la 20 e demi-brigade, vint en garnison à Be- 
sançon. Là le rejoignirent sa femme et ses 
deux fils, Abel et Eugène. 

On se logea place Saint-Quentin, dans 
une maison connue aujourd'hui sous le 
nom de maison Bavette, où un troisième 
enfant ne tarda pas à voir le jour. Le père 
désirait une fille qui se devait appeler Vic- 
torine. 

Au lieu de Victorine ce fut Victor qui 
vint au monde le 7 [septidi) ventôse an X 
de la République française (26 février 1802). 

Victor-Marie Hugo, né &\m père vieux 
soldat et d'une mère vendéenne, était si 
chétif et si malingre que le médecin déclara 
qu'il ne vivrait pas. 

Sa mère a raconté qu'il n'était pas plus 
long qu'un couteau et si laid qu'un de ses 
frères, âgé de dix-huit mois et qui parlait à 
peine, s'écria en l'apercevant : « Oh ! la 
bébête ! » 

Victor Hugo a décrit lui-môme son appa- 
rition dans la vie. 



Ce siècle avait deux ans. 



Alors dans Besançon, vieille ville espagnole, 



— 16 — 

Jeté comme la graine au gré de l'air qui vole, 
Naquit d'un sang breton et lorrain à la fois 
Un enfant sans couleur, sans regard et sans voix ; 
Si débile qu'il fut, ainsi qu'une chimère, 
Abandonné de tous excepté de sa mère, 
Et que son cou ployé comme un frêle roseau 
rit faire en même temps sa bière et son berceau. 
Cet enfant que la vie effaçait de son livre, 
£t qui n'avait pas même un lendemain à vivre, 
C'est moi. — Je vous dirai peut-être quelque jour 
Quel lait pur,que de soins, quedevœux^qued'amour^ 
Prodigués pour ma vie en naissant condamnée, 
M'ont fait deux fois l'enfant de ma mère obstinée; 
.Ange, sur qui trois fils attachés à ses pas 
Épandait son amour et ne mesurait pas ! 

Le nouveau-né moribond se fortifia len- 
tement et resta longtemps languissant et 
triste. Sa mère dut l'abandonner pendant 
quelques mois ainsi que ses frères pour 
aller solliciter de Joseph Bonaparte le 
changement de brigade de son mari, qui 
fut envoyé en Corse, puis à l'île d'Elbe où 
elle le rejoignit. La famille alla à Porto- 
Ferrajo, à Bastia, et de la sorte la première 
langue que parla Victor Hugo fut l'italien 
des îles. 

Son père, après de pénibles pérégrina- 
tions, reçut l'ordre de rejoindre l'armée 
d'Italie, et comorenant combien était fati- 



— 17 — 

gante pour les siens cette existence errante, 
il envoya sa femme et les trois petits s'ins- 
taller à Paris. Ils se logèrent rue de Cli- 
chy, n° 2i. 

De ce moment datent les plus lointains 
souvenirs de Victor Hugo. Il se rappelle 
qu'il y avait dans la maison une cour, dans 
la cour un puits, près du puits une auge et 
au-dessus de l'auge un saule. On l'envoyait 
à l'école rue du .Mont-Blanc, oùl'on prenait 
grand soin de lui, parce qu'il était toujours 
maladif. 

Joseph Hugo fut chargé, sur ces entrefai- 
tes, de s'emparer du bandit patriote Fra 
Diavolo qui disputait le royaume de Naples 
au nouveau roi français Joseph Bonaparte. 
11 remplit sa mission au prix de mille dan- 
gers et de mille fatigues et réduisit ensuite 
les bandes de la Fouille. 

Le roi, pour le récompenser, le nomma 
colonel de Boyal-Corse et gouverneur 
d'Avellino. 

L'Italie étant pacifiée, le colonel rappela 
près de lui sa femme et ses enfants, au mois 
d'octobre 1807. Le séjour à Avellino, d'où 
"Victor Hugo, âgé de cinq ans, après avoir 
joué au pied du Vésuve et « sur ces bords 
embaumés oùle printemps s'arrête», après 



— 18 — 

avoir tressailli maintes fois, sans doute, 
au récit des exploits romanesques du 
bandit Fra Diavolo , rapporta ses pre- 
mières impressions artistiques, ses pre- 
mières sensations d'enfance, ce séjour ne 
se prolongea pas au delà d'une année. Le 
père dut suivre à Madrid le roi de Naples 
devenu roi d'Espagne, et comme, il y avait 
danger à entreprendre ce nouveau voyage, 
il se résigna, non sans douleur, à renvoyer 
à Paris les êtres qu'il chérissait. La santé, 
l'éducation de ses fils avaient trop souffert 
de ses nombreuses pérégrinations. 

Mme Hugo, décidée à habiter dans le 
quartier des études et à se consacrer à 
l'instruction de ses trois garçons, s'établit 
au n° 12 de l'impasse des Feuillantines : 
une demeure superbe, avec des pièces vas- 
tes et claires, avec un jardin immense planté 
de marronniers et d'arbres à fruit. 

Le jardin était grand, profond, mystérieux, 
fermé par de hauts murs aux regards curieux, 
Semé de fleurs s'ouvrant ainsi que des paupières 
Et d'insectes vermeils qui couraient sur les pierres, 
Plein de bourdonnements et de confuses voix ; 
Au milieu, presqu'un champ, dans le fond presqu'un 

[bois. 

C'était le jardin de l'ancien couvent des 



— 19 — 

Feuillantines. 11 y avait là un vieux puisard 
et une escarpolette dont le poëte s'est sou- 
venu. Victor Hugo revint plus tard visiter 
ce théâtre de ses premiers ébats, et il 
gronda en vers mélancoliques ce jardin qui 
se prêtait à d'autres jeux et qui abritait 
d'autres amours. 

Abel, l'ainé des enfants, fut mis au col- 
lège; les deux autres furent envoyés d'a- 
bord à une école de la rue Saint-Jacques où 
un brave homme, le père Lariviêre, très- 
instruit, quoique simple maître d'école, 
enseignait aux bambins du quartier la 
lecture, l'écriture et les éléments d'arithmé- 
tique. 

Victor, qui avait appris ses lettres tout 
seul, en les regardant, écrivit tout de suite 
de satisfaisante manière et même avec de 
l'orthographe, car la femme du père Lari- 
vière s'est souvent vantée d'une dictée faite 
au bout de six mois, et dans laquelle l'éco- 
lier ne commit qu'une faute : il écrivit beuf 
au lieu de bœuf. 

Mme Hugo vivant très-retirée, ne re- 
cevant que quelques amis intimes, décidée 
à ne pas voir le monde, ne songeait qu'à 
ses fils. 

Austère et tendre, sérieuse et douce, dé- 



— £U — 

vouée et sévère, instruite, vigilante, atten- 
tive, pénétrée de la grandeur de ses devoirs 
maternels, cette femme d'un esprit supé- 
rieur, d'un caractère viril, remplit sa mis- 
sion avec une sorte de majesté sans égale. 

Elle sut donner à ses enfants des leçons 
fortes et saines, des enseignements où ne 
se glissaient ni le mysticisme, ni la supersti- 
tion; elle contribua à en faire des hommes 
dignes de ce nom. Bienheureux sont ceux 
qui grandissent à l'abri d'un semblable dé- 
voûment et d'un semblable amour ! Ils 
sont éternellement protégés par cet exem- 
ple et par ce souvenir. 

Un incident d'une importance particu- 
lière vint troubler celte existence tranquille 
et dut avoir beaucoup d'influence sur la 
gravité précoce de l'enfant-poëte. 

Vers le milieu de l'année 1809, un ami 
que Mme Hugo présenta comme un pa- 
rent, s'installa rue des Feuillantines et logea 
dans une construction à demi abandonnée, 
au fond du jardin, derrière les massifs. 

Cet ami, qui s'associait aux jeux des en- 
fants, racontait de belles histoires, corri- 
geait les devoirs et faisait expliquer l'his- 
torien latin Tacite à Victor qui n'avait que 
huit ans; cet ami était le général Lahorie 



frère d'armes du général Hugo. Il ne sortait 

jamais, il se cachait, s'étant compromis en 
1804 dansla conspiration du général Moivau. 

Victime d'une odieuse trahison il fut dé- 
couvert dans sa retraite et mis en prison. 
11 n'en sortit que trois ans plus tard poui 
être fusillé dans la plaine de Grenelle en 
même temps que le général Malet dont 
échoua le complot qui avait pour but le 
renversement du premier Empire. 

On comprend quelle impression doulou- 
reuse et durable se grava dans l'âme du 
jeune Victor : son ami Lahorie l'avait lait 
sauter sur ses genoux, il avait donné à son 
intelligence naissante une robuste nourri- 
ture. Le futur poëte pleura longtemps et, 
lorsque plus tard il se souvint de cette vic- 
time, l'enthousiasme qu'on lui avait inspiré 
pour Napoléon I er fit aisément place à des 
convictions nouvelles. 

Des souvenirs plus touchants ou du moins 
plus tendres se rattachent à cette maison de 
la rue des Feuillantines. C'est là, dans l'al- 
lée des marronniers, près de l'escarpolette 
et du puisard, que de temps à autre venait 
jouer une fillette qui quelques années plus 
tard s'appela Mme Hugo. 

Lahorie expiait encore son honnêteté 



— 22 — 

dans un cachot de la Force lorsque ses élè 
ves reçurent la visite de leur oncle le géné- 
ral Louis Hugo lequel venait de la part de 
son frère prier la famille de se remettre en 
route pour l'Espagne. Ce héros de la ba- 
taille d'Eylau n'eut pointde peineà accom- 
plir sa mission. 

Mme Hugo dit à ses enfants : « Il faut 
que vous sachiez l'espagnol dans trois 
mois. » Ceux-ci le parlaient après six se- 
maines. On partit au printemps de l'année 
1811 pour rejoindre le père, devenu géné- 
ral à son tour, depuis deux ans, majordome 
du palais de Madrid et gouverneur de deux 
provinces. Il fut de plus fait comte. 

Le voyage futlonget diflicile. On s'arrêta 
un mois à Bayonne où Victor Hugo, âgé de 
neuf ans, devint amoureux d'une demoi- 
selle de dix ans qu'il ne revit point; mais 
il n'oublia jamais cette idylle qui dura trois 
semaines. 

A Bayonne s'organisa un immense con- 
voi escorté de soldats qui, après des fatigues 
sans nombre et des péripéties de tout genre, 
atteignit Madrid au bout de trois mois. 

Les enfants et la femme du général fran- 
çais furent logés au palais Masserano, pa- 
lais magnifique, séjour merveilleux, dans 



- 23 — 

lequel cependant les hôtes étrangers com- 
prirent quelle était la haine des Espagnols 
pour leurs vainqueurs. Dans toute l'Espa- 
gne Napoléon n'était appelé que Napoladron 
(napo-larron.) 

Là les dorures, les sculptures, les verres 
de Bohême, les lustres de Venise, les vases 
de Chine et du Japon, les tentures frappè- 
rent vivement l'imagination du jeune Vic- 
tor. Il se rappela ces splendeurs lorsqu'il 
parla de l'Espagne en vers immortels. 

Victor était devenu très-sérieux; il ne 
pleurait plus depuis que son père l'avait 
l'ait habiller en lille pour lui apprendre à se 
conduire en homme. 

On le mit avec son frère cadet au sémi- 
naire des nobles où il resta un an. 

On le destinait à entrer dans les pages 
du roi Joseph qui l'aimait beaucoup. C'est 
à ce séjour au collège des nobles qu'il faut 
rapporter les combats d'enfants pour le 
grand empereur, dont le poëte fait quelque 
part mention. On ne se battait pas moins 
qu'à coups de couteau, et son frère Eugène 
fut grièvement blessé dans un de ces petits 
duels à l'espagnole. 

En 1812, comme les événements deve- 
naient menaçants à l'horizon, et que les 



- 24 — 

trônes groupés autour de l'empire cra- 
quaient fie toutes parts, Mme Hugo ramena 
à Paris ses deux plus jeunes fils; l'aîné, déjà 
sous-lieutenant, demeura avec son père. 
£lle reprit son logement de la rue des 
Feuillantines, et leur lit achever, sous le 
vieux M. Larivière, leur éducation clas- 
sique; Tacite et Juvénal furent toujours la 
moelle de lion dont ils se nourrirent. 

«Les idées religieuses tenaient très-peu de 
place dans cette forte et chaste discipline. 
Le fond de la philosophie de la mère était 
le voltairianisme, et, femme positive qu'elle 
était, elle ne s'inquiéta pas d'y substituer 
une croyance pour ses fils. 

« Tous deux, le jeune Victor surtout, 
avaient apporté d'Espagne, outre la con- 
naissance pratique et l'accent guttural de 
cette belle langue, quelque chose de la tenue 
castillane, un redoublement de sérieux, une 
tournure d'esprit haute et arrêtée, un sen- 
timent supérieur et confiant, propice aux 
grandes choses. Ce soleil de la Sierra, en 
bronzant leur caractère, avait aussi doré 
leur imagination. Victor commença à douze 
ans ses premiers vers dans lesquels il s'a- 
gissait de Roland et de chevalerie (1). » 

(1) Biographie Rabbe. 



— 25 — 

Non contente de soigner l'éducation mo- 
rale et littéraire de ses enfants Mme Hugu 
voulant développer leurs forces physiques 
les contraignit à ratisser, à bêcher, à arro- 
ser, à jardiner en un mot; cela les fatiguait, 
et c'est peut-être de là que vint à Victor 
Hugo, a remarqué le témoin de sa vie, le 
goût qu'il a encore maintenant des jardins 
incultes qui poussent tout seuls et qui ne se 
font arroser que par la pluie. 

Vers cette époque les deux jeunes gens 
furent sur le point d'entrer au collège. Cet 
attentat à leur liberté, commis par « le 
proviseur d'un collège quelconque », le 
proviseur du lycée Napoléon, révolta le 
poëte qui, après vingt-six ans, se souvint 
dans les Rayons et les Ombres de cet 
homme « chauve et noir, effrayant, qui 
apportait des avis », qui disait qu'il fallait 
enfermer les jeunes gens pour les faire tra- 
vailler, 

Et qu'enfin il fallait aux enfants, — loin des mères,—' 
Le joug, le dur travail et les larmes amères. 
Là-dessus, le collège, aimable et triomphant, 
Avec un doux sourire offrait au jeune enfant, 
Ivre de liberté, d'air, de joie et de roses, 
Ses bancs de chêne noir, ses longs dortoirs moroses, 
Ses salles qu'on verrouille et qu'à tous leurs piliers 



— 2G — 

Sculpte avec an vieux clou l'ennui des écoliers, 
Ses magisters qui font parmi les paperasses 
Manger l'heure du jeu par les pensums voraces, 
Et sans eau, sans gazon, sans arbres, sans fruitsmûrs, 
Sa grande cour pavée entre quatre grands murs. 

Heureusement toutes les douces choses 
qui étaient dans les fleurs, les marronniers, 
le vent parlèrent à la mère et lui dirent 
tout bas : « Laisse-nous cet enfant. » 

La mère garda donc ses deux fils. C'é- 
tait Tépoque où l'empire tombait. L'inva- 
sion vint, puis la seconde Restauration. 
Mme Hugo, Vendéenne, avait depuis long- 
temps déjà préparé Victor à aimer le roi; 
les leçons de Lahorie l'avaient aidée. 

L'enfant de douze ans trouva cepen- 
dant que c'était déchoir pour la France de 
tomber d'un empereur à un roi ; il gardait 
au fond du cœur quelques-unes des croyan- 
ces de son père vieux soldat, et s'il mau- 
dit plus tard le tyran il ne put jamais se 
défendre d'une certaine admiration pour 
le capitaine. 

Tandis que s'écroulait avec un bruit 
terrible le trône de celui qui avait versé sur 
mille champs de bataille tout le sang de la 
France et qui, après tant de victoires, lais- 
sait ouvertes aux armées étrangères les 



— 27 — 

portes de Paris, la famille Hugo avait quitté 
la maison des Feuillantines. La ville avait 
eu besoin du jardin pour prolonger la 
rue dTlm, et l'on alla demeurer, le 31 dé- 
cembre 1813, rue du Cherche-Midi, presque 
en l'ace l'hôtel des conseils de guerre, au 
rez-de-chaussée d'un ancien hôtel Louis XV. 

Là les enfants trouvèrent des amis. Ils 
continuèrent à prendre des leçons de latin 
et de grec de leur vieux maitre Larivière, 
étudièrent librement, lisant tous les livres 
imaginables, dans la salle d'un cabinet de 
lecture entièrement mis à leur disposition. 

Les mouvements des troupes alliées don- 
nèrent au jeune Victor l'envie de bien sa- 
voir la géographie qu'il apprit tout seul, 
sur les cartes. 

La grande joie de celui-ci, après l'étude, 
après de terribles parties avec les camara- 
des, était d'accompagner le soir sa mère 
dans la maison de la jeune fille qu'il épousa 
par la suite et dont il était déjà sérieuse- 
ment épris en secret, Mlle Adèle Foucher, 
lille du chef de bureau de recrutement au 
ministère delà guerre, logé rue du Cherche- 
Midi, aux conseils de guerre. 

Mme Hugo manifesta une joie extrême à 
la restauration des Bourbons : Victor eut des 



— 28 — 

]ys à sa boutonnière; la Vendéenne pieu- 
sement fidèle au culte de ses aïeux, montra 
sa haine de Napoléon qu'elle avait cachée 
jusqu'alors pour ne point compromettre 
son mari. 

Elle rejoignit celui-ci à Thionville, for- 
teresse qu'il avait vaillamment et heureu- 
sement défendue contre les Hessois ce qui 
le faisait accuser de trahison par les amis 
des alliés! Deux convictions si contraires et 
si profondes divisèrent quelque peu les 
âmes hères de ces époux. 

Le général Hugo profita de l'influence 
que lui rendit le retour de Napoléon pen- 
dant les Cent Jours pour faire acte d'auto- 
rité ; il plaça ses fils cadets dans la pensior. 
Cordier et Decotte, rue Sainte-Marguerite, 
afin de les préparer à l'Ecole polytechnique. 
Eugène allait avoir quinze ans et Victor 
treize. Ils devinrent les rois de leurs condis- 
ciples divisés en deux camps, l'un obéis- 
sant à Eugène et qui s'appelait les veaux, 
l'autre reconnaissant l'autorité de Victor et 
se nommant les chiens. Cela donna lieu à de 
laineuses batailles et à de superbes repré- 
sentations organisées par le futur auteur de 
Ruy-Blas, qui, tout le monde faisait alors 
des vers, s'essayait à la poésie. 



— 29 — 

On a retrouvé de lui une dizaine de 
pahiers pleins de pièces étranges, langou- 
reuses et chevaleresques. C'était une véri- 
table fièvre de versification. Victor rimait 
le jouretla nuit; sur la première page deson 
dernier cahier, où Ton remarque déjà quel- 
ques qualités intéressantes, il a écrit :Les bê- 
tises que je faisais avant ma naissance. Au- 
dessous de cette inscription est dessiné un 
œuf dans lequel on voit quelque chose d'in- 
forme, d'horriblejavecce mot qui explique 
tout : Oiseau. 

Tels sont les balbutiements de la pre- 
mière enfance de Victor Hugo. 



i. 



CHAPITRE DEUXIÈME 



SOMMAIRE 

Essais poétiques. — Amour filial du poète. — Ses opinions 
royalistes. — L'enfant sublime. — Concours à l'Acadé- 
mie française. — Les jeux floraux de Toulouse. — Com- 
ment on console une mère. — Chagrins d'amour. — Les 
Odes et Ballades (1822). — Quelques mots sur l'éduca- 
tion. — Bug-Jargal. — La mort de la mère. — Les fian- 
çailles du poète. — Débuts difficiles. — L'appartement 
de la rue du Dragon. — Un budget fantastique. — Le 
Conservateur littéraire. — Fin des premières épreuves. 



Jetons un rapide coup d'œil sur ces es- 
sais poétiques, sur ces tentatives de coups 
d'aile. L'aigle, lorsqu'il quitte son nid, 
rampe quelque temps, mais il ne tarde pas 
à prendre son essor, et ses premiers vols, 
quoique peu hardis, disent quelle sera sa 
force et comme il s'élèvera vers le soleil. 

Victor Hugo, contrarié par ses professeurs 
de sciences exactes, mit à profit plusieurs 
semaines de loisirs que lui fit un accident 
Un jour que les chiens et les veaux se li 
vraient un grand combat près d'une mare, 



— 31 - 

à Auteuil, il l'ut grièvement blessé au genou; 
on parla de lui couper la jambe. L'enfant 
refusa de dénoncer le soldat ennemi qui 
avait mis une pierre dans son mouchoir et 
occasionné cette blessure grave : il fut heu- 
reux d'abandonner pour quelque temps 
les mathématiques et entassa, tant que dura 
sa maladie, les odes sur les satires et les 
épitres sur les poëmes. 

Pendant les trois ans qu'il passa à la pen- 
sion Décolle, de 181o à 1818, il produisit des 
tragédies, des élégies, des idylles, des ro- 
mances, des fables, des madrigaux et jus- 
qu'à un opéra-comique. 

Écolier fécond, il n'était pas toujours con- 
tent de ses efforts, car Mme Victor Hugo 
a retrouvé, parmi les essais du poète de 
treize ans, des pièces avec cette note : Un 
honnête homme peut lire tout ce qui 
n'est pas biffé ; et au-dessous tout était 
biffé. 

Quelques pages plus loin, au bas d'un 
conte sans titre, il y avait cette autre re- 
marque : Mettra un titre qui pourra; j'en 
suis encore à chercher quel sujet j'ai voulu 
traiter. 

Toutefois, de place en place, on ren- 
contre des vers superbes et la trace d'une 



■ 1 

— 32 — 

mspiration naissante; et puis, tous ces bé- 
gaiements aimables et touchante sont en 
quelque sorte l'écho de la tendresse matei- 
! elle C'est la Mère qui, muse veneree, 
semble dicter les rimes et les pensées. 
Elle les dicte si bien que toutes ces compo- 
sitionssont animées de ^l'esprit le plus roya- 
liste et respirent la haine de la Résolu- 
tion 'et de l'Empire etl'amour des Bourbons 
Tous les cerveaux d'enfant s imprègnent 
des idées de ceux qui les élèvent. 

Les parents sèment dans ce terain feitile 
des convictions, des préjugés graines que 
l'éducation développe, que 1 affection fait 
mûrir et qui deviennent des plantes ^n- 
tesques, dont l'homme grand, c est-a-dire 
raisonnant tout seul, arrache péniblement 

le5 victor e Hugo fut donc royaliste dès son 
berceau parce que sa mère était royaliste; 
à mesure qu'il grandira sa foi s'éteindra; 
le îon sens, F instruction, la rétlex.on mé- 
tamorphoseront peu à peu ses croyances 
Cus suivrons dans toutes leurs phases les 
transformations successives de ce génie qui. 
une fois en pleine possession de 1™'™"™* 
consacra tous ses efforts au triomphe de la 
République dans le monde. 



- 33 — 

Donc, Victor Hugo voua ses haines d'en- 
fant à Napoléon I er . Quelques jours après 
la bataille de Waterloo, il s'écriait, indigné, 
parlant à l'empereur vaincu : 

Tremble! voici l'instant où ta gloire odieuse 
Subira du destin la main victorieuse. 
Sombre, inquiet, en proie aux remords déchirants, 
Aux remords qui toujours poursuivent les tyrans, 
Tu voulus tout dompter dans ton brûlant délire, 
Et pour mieux raffermir tu perdis ton empire; 
Mais, du sang des Français cimentant tes malheurs, 
Ta chute même, hélas! nous fît verser des pleurs 
O champs de Waterloo! bataille mémorable! 
Jour à la fois pour nous heureux et déplorable! 

Ce pamphlétaire hardi était alors âgé de 
treize ans. 

A la même époque cet enfant que M. de 
Chateaubriand appela un enfant sublime 
termina une tragédie intitulée Frtamêne, 
dont le dernier vers résume les convictions 
de l'auteur : 

Quand on hait les tyrans, on doit aimer les rois. 

Cette singulière contradiction d'idées 
était due, nous le répétons, à l'éducation 
maternelle. La femme du général Hugo 



— 34 - 

croyait fermement que les Bourbons, re- 
venus avec l'invasion étrangère, débarras- 
saient la France de l'oppression impériale 
et lui apportaient la liberté; mais ce roya- 
lisme fervent n'empêchait point qu'on 
aimât Voltaire et qu'on l'admirât. Le jeune 
homme, comme un miroir, reflétait toutes 
les inconséquences de jugement de la 
femme dont il était né. Tout en chérissant 
Louis XVIII et en respectant la Charte, il 
plaisantait, dans ses satires, les moines, 
bonnes âmes, qui, sous prétexte de sauver 
les hommes des flammes, faisaient brûler 
ceux qui mangeaient du gras aux jours 
défendus. 

Victor Hugo produisit ensuite Liez de 
Castro, un mélodrame en trois actes avec 
deux intermèdes. 

Cette pièce, qui n'est à vrai dire qu'un 
scénario, une sorte d'ébauche, révèle en 
germe les puissantes qualités dramatiques 
de l'illustre écrivain. 

Celui-ci avait atteint l'âge de quinze ans, 
lorsque, en 1817, l'Académie française pro- 
posa pour le prix de poésie le sujet suivant : 
Le lonheur que procure l'étude dans toute s 
les situations de la vie. 

L'écolier de la pension Decotte résolut de 



— 35 — 

concourir, et, sans prévenir personne de sa 
résolution, il écrivit une pièce de trois cents 
vers dont voici le début : 

Quand la fraîche rosée, au retour de l'aurore, 
Tremble encor sur le sein du lys qui vient d'éclore, 
Quand les oiseaux joyeux célèbrent par leurs chants 
L'astre aux rayons dorés qui féconde nos champs, 
Mon Virgile à la main, bocages verts et sombres, 
Que j'aime à m'égarer sous vos paisibles ombres ! 
Que j'aime, en parcourant vos paisibles détours, 
A pleurer sur Didon, à plaindre ses amours ! 
Là, mon âme tranquille et sans inquiétude, 
S'ouvre avec plus d'ivresse au charme de l'étude ; 
Là, mon cœur est plus tendre et sait mieux com- 

[patir 
A des maux... que peut-être il doit un jour sentir ! 

Dans ce morceau remarquable à divers 
titres, timidement déposé, pendant une 
promenade, sur le bureau de l'Académie 
française, le concurrent parlait de son âge : 

Moi qui, toujours fuyant les cités et les cours, 
De trois lustres à peine ai vu finir le cours... 

Trois lustres, cela faisait quinze ans. Les 
vieillards de l'Académie se méfièrent, ils 
craignirent une mauvaise plaisanterie et 
pensèrent : l'auteur se moque de nous. 



- 36 — 

Et, après cre longues hésitations, au lieu 
de donner le prix à cette pièce de vers, ils ne 
lui accordèrent qu'une mention honorable. 

« Si véritablement il n'a que cet âge, 
disait le rapport, l'Académie a dû un en- 
couragement au jeune poëte. » 

Mais, à cette époque, une mention à un 
concours de l'Académie française était un 
événement dont s'occupaient les journaux, 
qui commencèrent à célébrer le nom de 
Victor Hugo. 

L'année suivante, il concourut a l'aca- 
démie de Toulouse et obtint à ces fameux 
jeux floraux, qui datent du xiv e siècle et 
que favorisa Clémence Isaure, l'amarantlie 
d'or, pour une ode intitulée : les Vierges de 
Verdun,et\e lys d'or, pour une autre pièce 
dont le sujet imposé était le Rétablissement 
de la statue de Henri IV que Ton venait 
de placer sur le Pont-Neuf. 

Cette dernière pièce avait été composée 
en une nuit, dans des circonstances tou- 
chantes. Mme Hugo, atteinte d'une 
fluxion de poitrine, était au lit. Ses deux 
flls la veillaient tour à tour. La veille du 
dernier jour flxé pour les envois àToulouse, 
la malade demanda à Victor, assis à son 
chevet, s'il avait songé à prendre part à la 



— 37 — 

joute littéraire. Celui-ci, préoccupé de la 
cruelle maladie de sa mère, avait négligé le 
travail ; voyant quelle tristesse cet aveu 
causa à celle qu'il aimait de tout son être, 
il se mit à l'œuvre aussitôt qu'elle fut 
endormie, et le matin, àson réveil, lui offrit 
ses vers qui furent arrosés de douces 
larmes. 

Au concours suivant, une nouvelle com- 
position, Moïse sur le Nil, valut au poète 
le grade de maître es- jeux floraux. Le di- 
recteur de l'académie de Toulouse, M. Sou- 
met lui écrivit : « Depuis que nous avons 
vos odes, monsieur, je n'entends parler 
autour de moi que de votre beau talent et 
des prodigieuses espérances que vous don- 
nez à notre littérature... Vos dix-sept ans 
ne trouvent ici que des admirateurs, pres- 
que des incrédules. Vous êtes pour nous 
une énigme dont les Muses ont le secret. » 

Cependant Victor, après avoir suivi les 
cours du lycée Louis-le-Grand avec ses 
camarades de la pension Decotte, obtint, 
ainsi que son frère, en 1818, du général 
Hugo, la grâce de ne pas entrer à l'École 
polytechnique. Les jeunes gens étaient ce- 
pendant prêts à subir les examens d'admis- 
sion ; mais le poète, malgré quelques succès 



- 38 — 

in mathématiques, voulait se vouer exclu- 
sivement au culte des lettres. 

11 prit ses inscriptions de droit et quitta 
la pension pour venir habiter avec sa mère 
(]Lii. depuis le changement de position de 
son mari mis en demi-solde, avait dû, par 
économie, abandonner l'appartement de la 
rue du Cherche-Midi pour un logis plus 
modeste, situé au troisième étage du nu- 
méro 18 de la rue des Petits-Augustins. 

« Les années 1819 et 1820 furent sans 
doute les plus remplies, les plus labo- 
rieuses, les plus ardentes, les plus décisives 
de la vie de Victor Hugo. Amour, politique, 
indépendance, chevalerie et religion, pau- 
vreté et gloire, étude opiniâtre, lutte contre 
le sort en vertu d'une volonté de fer, tout 
en lui apparut et grandit à la fois à ce degré 
de hauteur qui constitue le génie. Tout 
s'embrasa, se tordit, se fondit intimement 
dans son être au feu vulcanien des passions, 
sous le soleil de canicule de la plus âpre 
jeunesse, et il en sortit cette nature d'un 
alliage mystérieux, où la lave bouillonne 
sous le granit, cette armure brûlante et 
solide, à la lame brune et sombre, vraif 
armure de géant trempée aux lacs volca- 
niques. 



- 39 - 

« Sa passion pour la jeune tille qu'il aimait 
avait fini par devenir trop claire aux deux 
familles, qui, répugnant à unir un couple 
de cet âge et sans fortune, s'entendirent 
pour ne plus se voir momentanément. 

« Il a consacré cette douleur de l'absence 
dans une pièce intitulée : Premier Soupir, 
une tristesse douce et fière y est empreinte. 

« Il s'adresse à elle : 

Sois heureuse, ô ma douce amie, 
Salue en paix la vie et jouis de tes beaux jours ; 
Sur le fleuve du temps mollement endormie, 

Laisse les flots suivre leur cours. 

Bientôt tu peux m'ètre ravie : 
Peut-être, loin de toi, demain j'irai languir. 
Quoi déjà tout est sombre et fatal dans ma vie. 

J'ai dû t'aimer, je dois te fuir! 

« Ce qu'il n'a pas dit et ce qu'on n'a le 
droit ici que d'indiquer, c'est la fièvre de son 
cœur, durant ces années continentes et fé- 
condes qui lui inspirèrent son premier vo- 
lume d'odes royalistes et religieuses : Odes 
et Ballades. 

« On sait comment son royalisme lui était 
venu : quant à la religion elle lui était en- 
trée dans le cœur par l'imagination et l'in- 
elligence ; il y voyait avant tout la plus 



— 40 — 

haute forme de la pensée humaine, la plus 
dominante des perspectives poétiques. Le 
genre de monde qu'il fréquentait alors, ef 
(jiii l'accueillait avec toutes sortes de ca- 
resses, entretenait journellement l'espèce 
d'illusion qu'il se faisait à lui-même sur ses 
croyances; mais le fond de sa doctrine po- 
litique était toujours l'indépendance per- 
sonnelle, et le philosophisme positif de sa 
première éducation, quoique recouvert des 
symboles catholiques, persistait obscuré- 
ment dessous (1). » 

Victor Hugo loin de renier ce passé a 
déclaré lui-même dans une des rééditions 
de son premier volume de poésies qu'on 
peut, avec un orgueil légitime et une con- 
sciense satisfaite montrer ses odes royalistes 
d'enfant et d'adolescent à côté des poèmes 
et des livres démocratiques de l'homme 
fait. 

« Dans l'âpre lutte contre les préjugés 
sucés avec le lait, dans la lente et rude élé- 
vation du faux au vrai, qui fait en quelque 
sorte de la vie d'un homme et du dévelop- 
pement d'une conscience le symbole abrégé 
du progrès humain, à chaque échelon qu'on 
a franchi, on a dû payer d'un sacrifice ma- 

Cl) Biographie Rabbe. 



- 41 — 

tériel son accroissement moral, abandonner 
quelque intérêt, dépouiller quelque vanité, 
renoncer aux biens et aux honneurs du 
monde, risquer sa fortune, risquer son foyer, 
risquer sa vie. Aussi ce labeur accompli, 
est-il permis d'en être fier. » 

Cette fierté est d'autant plus explicable 
que l'homme, nous le répétons, s'affranchit 
avec difficulté des opinions toutes faites 
qu'il reçoit de ses parents et de ses pre- 
miers maures. 

Le général Hugo entendant un jour son 
fils exprimer ardemment sa foi vendéenne 
se contenta de dire : « Laissons faire le 
temps. L'enfant est de l'opinion de sa mère, 
l'homme sera de l'opinion du père. » 

Telle est en effet la puissance de l'édu- 
tion. Combien d'intelligences ont été pour 
ainsi dire emprisonnées dans le cercle 
d'idées tracé autour d'elles pendant la pre- 
mière jeunesse! Combien d'êtres humains 
ont vécu et sont morts sans être parvenus à 
penser autrement que comme on leur avait 
appris à penser dès le berceau, sans s'être 
demandé si ce qu'on leur avait enseigné de 
bonne foi, si ce qu'on leur avait dit de 
croire, n'était point l'erreur. 

Ceux-là seuls qui sont vraiment doués 



— 42 — 

d'intelligence et de volonté parviennent 
peu à peu, après mille hésitations, après 
mille efforts, à s'émanciper, à s'affranchir, 
à devenir meilleurs. 

Victor Hugo lui-même lutta longtemps 
contre ses premières croyances. Nous le 
verrons s'éprendre tour à tour de la gloire 
impériale, de la religion, du faux libéra - 
lisme de 1830. Son imagination ardente lui 
rendit séduisantes toutes ces doctrines jus- 
qif au jour où son génie maître de sa raison 
lit de lui l'apôtre éclatant, le défenseur con- 
vaincu de la liberté. 

Avant de quitter la pension, le poëte, à 
seize ans, écrivit un roman intitulé Bug- 
Jargal. 11 avait promis à ses condisciples, 
qui se réunissaient dans une sorte de ban- 
quet littéraire, de n'employer que quinze 
jours à la composition de cet ouvrage. 11 
tint parole. 

L'auteur raconte un épisode dramatique 
de la révolte des noirs de Saint-Domingue 
en 1791. Bug- Jargal, héros du récit, est un 
nègre, esclave chez un colon de Saint-Do- 
mingue; il aime en secret la fille de son 
maitre, poétique enfant fiancée à son cousin 
Léopold d' Auverney. Celui-ci sauvela vie du 
nègre condamné à mort pour un acte de 



— 43 — 

rébellion. Bug-Jargal reconnaissant, après 
qu'a éclaté la grande révolte qui mit toute 
Tile en feu, protège la jeune tille, sauve à 
son tour son défenseur, le ramène près de 
celle qu'il aimait, puis, plein d'abnégation 
sublime, se livre aux blancs qui le fusil- 
lent. 

Victor Hugo revit ce remarquable roman 
avant de le publier; c'est Bug-Jargal re- 
manié qui figure dans ses œuvres. On est 
tenté de regretter cette retouche qui ne per- 
met point de juger les efforts de l'enfant de 
génie. 

Déjà la gloire apparaissait lorsqu'un coup 
inattendu vint atteindre le jeune homme. 
Mme Hugo n'était pas entièrement remise 
de sa maladie; attribuant à la privation d'air 
son malaise persistant, elle abandonna au 
commencement de l'année 1821, son troi- 
sième étage et s'en fut habiter rue Méziè- 
res n° 10. Il y avait un jardin ! 

La famille s'installa à la hâte sans même 
laisser aux maçons, aux badigeon neurs et 
aux peintres le temps défaire leur œuvre. 
Eugène et Victor, à qui l'on avait appris à se 
servir de leurs mains, blanchirent les murs, 
collèrent les papiers et procédèrent à l'amé- 
nagement. 



— 44 — 

Après quoi on se remit au jardinage. 
Mme Hugo, toujours amie des fleurs, don- 
nait l'exemple avec un courage qui lui fut 
fatal. 

Elle prit froid et une nouvelle fluxion de 
poitrine se déclara. Le dévouement des en- 
fants ne put conjurer le mal. La mère bien- 
aimée mourut le 27 juin 1821. 

L'aîné des fils, Abel fut appelé en toute 
hâte. 

Les trois frères conduisirent la morte à 
l'église Saint-Sulpice et de là au cimetière 
Montparnasse. 

Victor retourna dans la maison vide; il 
ne pouvait croire qu'il était privé pour tou- 
jours de l'amour maternel : 

Oh ! l'amourd'une mère ! — amour quenul n'oublie, 
Pain merveilleux qu'un Dieu partage et multiplie! 
Table toujours servie au paternel foyer! 
Chacun en a sa part, et tous Font tout entier! 

Lui n'en avait plus sa part ! — Il re- 
tourna encore le soir de l'enterrement, le 
long des murs du cimetière, puis invinci- 
blement attiré vers celle qui seule pouvait 
adoucir son désespoir, il courut rue du 
Cherche-Midi et aperçut à travers une 



— 43 — 

fenêtre Mlle Adèle Foueher qui dansait, 
couronnée de Heurs. 

C'était sa fête et elle ne savait rien ; son 
pèrr, pour ne la point priver d'un plaisir, 
lui avait caché la triste nouvelle. 

Le lendemain, Victor la vint voir. — Ils 
pleurèrent ensemble et ce turent leurs fian- 
çailles définitives. 

Mlle Foueher avait été aussi sensible que 
son ami à la séparation des deux familles, 
et, lorsque celui-ci la demanda officielle- 
ment eu mariage, quelques semaines plus 
tard, la jeune tille sut manifester ses désirs 
de façon à ce qu'on ne refusât point. Les 
parents sans fortune, comme on sait, ajour- 
nèrent seulement cette union à une époque 
où les travaux du poète permettraient de 
suffire d'une manière certaine aux besoins 
du ménage. 

Cette promesse redoubla son ardeur, mais 
la situation n'était pas alors des plus bril- 
lantes. Le général Hugo avait offert à ses 
fils de leur faire une pension s'ils voulaient 
renoncer à la littérature. Victor refusa fiè- 
rement ce marché et à vingt ans se trouva 
réduit à ses propres ressources c'est-à-dire 
à un capital de huit cents francs avec lequel 
il entreprit la lutte. 



- 46 — 

Il loua en commun avec un de ses cousins, 
ûtudiant en droil, dans la rue du Dragon, 
au numéro 30, un appartement composé de 
deux pièces : la première servait de salon 
de réception, la seconde contenait difficile- 
ment deux couchettes. Peu ou point de 
meubles. 

Victor Hugo possédait alors trois chemi- 
ses blanches. Cela ne l'empêchait point 
d'être proprement mis. 

« Manger ses habits et sa montre, ce 
n'était rien. IL mangea de cette chose abo- 
minable qu'on appelle efe la vache enragée. 
Chose horrible, qui contient les jours sans 
pain, les nuits sans sommeil, les soirs sans 
chandelle, l'àtre sans l'eu, les semaines 
sans travail, l'avenir sans espérance, l'habit 
percé au coude, le vieux chapeau qui fait 
rire les jeunes filles, la porte qu'on trouve 
fermée le soir parce qu'on ne paye pas son 
loyer, l'insolence du portier et du gargo- 
tier, les ricanements des voisins, les humi- 
liations, la dignité refoulée, les besognes 
quelconques acceptées, les dégoûts, l'amer- 
tume, l'accablement. Il apprit comment on 
dévore tout cela et ce sont souvent les seules 
choses qu'on ait à dévorer. Ace moment de 
l'existence où l'homme a besoin d'orguei. 1 



— 47 — 

parce qu'il a besoin d'amour, il se sentit 
moqué parce qu'il était mal vêtu, et ridi- 
cule parce qu'il était pauvre. A Tàge où la 
jeunesse vous gonfle le cœur d'une fierté 
impériale, il abaissa plusieurs fois ses 
yeux sur ses bottes trouées et il connut les 
hontes injustes et les rougeurs poignantes 
de la misère. Admirable et terrible épreuve 
dont les faibles sortent infâmes, et dont les 
forts sortent sublimes. Creuset où la des- 
tinée jette un homme toutes les fois qu'elle 
veut avoir un gred in ou un demi-dieu (1). » 

Ainsi Victor Hugo a raconté dans les Mi- 
sérables lesdébuts difficiles deMarius, débuts 
qui furent à peu près les siens. Il a dit dans 
son admirable langage le moment de sa vie 
où il balayait son palier, où il achetait un sou 
de fromage de Brie chez la fruitière, où il 
attendait que la brune tombât pour s'intro- 
duire chez le boulanger et y acheter un 
pain qu'il emportait furtivement dans son 
grenier comme s'il l'eût volé. 

« Quelquefois on voyait se glisser dans la 
boucherie du coin, au milieu des cuisinières 
goguenardes qui le coudoyaient, un jeune 
homme gauche, portant des livres sous son 
bras, qui avait l'air timide et furieux, qui 

(1) Les Misérables. — Marius indigent. 



- 48 — 

en entrant ôtait son chapeau de son front 
où perlait la sueur, faisait un profond salut 
à la bouchère étonnée, un autre salut au 
garçon boucher, demandait une côtelette de 
mouton, lapayaitsixou sept sous, l'envelop- 
pait de papier, la mettait sous son bras entre 
deux livres, et s'en allait. C'était Marias. 
Avec cette côtelette qu'il faisait cuire lui- 
même, il vivait trois jours. Le premier jour 
il mangeait la viande, le second jour il 
mangeait la graisse, le troisième jour il ron- 
geait l'os. » 

Rien d'exagéré là-dedans. C'est une page 
des mémoires de Victor Hugo au début de 
sa vie littéraire. 11 vécut tout une année 
avec sept cents francs, et cependant il trouva 
moyen de s'acheter un habit bleu barbeau 
à boutons d'or pour aller diner en ville, et 
il prêta plus d'une fois cinq francs à un ami. 

Cette existence remplie de privations 
avait cependant ses joies. Le travail y tenait 
la plus large place. C'est le temps où il fit 
paraître dans le Conservateur 'littéraire, 
revue fondée par ses frères et par lui, des 
essais de critique dont quelques-uns sont 
déjà écrits, quoiqu'il les ait plus tard 
jugés sévèrement, dans un style- solide, 
nerveux, brillant. Dans ce recueil, dont le 



— 4y - 

titre indique qu'on ne songe point encore 
à une révolution littéraire, le débutant con- 
sacra un très-curieux article aux Médita- 
tions de M. de Lamartine, qui venaient de 
paraître sans nom d'auteur; il salua le 
premier l'écrivain nouveau et lui cria : 
« Courage, » et sans trop blâmer les négli- 
gences et les néologismes de l'œuvre, il 
prédit au poète sa grandeur future. 

Outre les consolations d'un labeur obstiné, 
Victor Hugo recevait déjà les encourage- 
ments du monde; on l'invitait dans des 
salons, on le choyait. Mais c'était en lui- 
même qu'il puisait des forces réelles. Il 
commençait à être attaqué, et quoique son 
état maladif exagérât sa sensibilité, il se con- 
traignait à être bon, commençant à croire 
à une philosophie basée sur l'indulgence 
universelle. 

Et puis il était soutenu par son amour, et 
voulait prouver à celle qui allait être sa 
femme quune belle âme et un beau talent 
noétique sont presque toujours insépa- 
rables, et que V amour , dans son acception 
divine et véritable, élève tous les senti- 
ments au-dessus de la misérable sphère 
humaine, parce qu'on est lié à un ange 
qui nous soulève vers le ciel. 



— 50 - 

Telles sont les idées que contenaient les 
lettres qu'il écrivait à sa fiancée; de temps 
à autre, cependant, il se plaignait de la 
cruauté du destin et déclarait que la pa- 
tience n'était point sa vertu. 

11 sortit de cette épreuve pur comme il y 
était entré, refusant certaines offres qui 
l'auraient fait déchoir à ses propres yeux, 
n'ayant point courbé la tête, fier de l'estime 
qu'il pouvait avoir pour lui-même, obsti- 
nément fidèle à la dignité morale et à ses 
croyances. 

Cette vaillance eut sa récompense. 



CHAPITRE TROISIÈME 



SOMMAIRE 

/'ne pension de Louis XVIII. — Mariage de Victor Hugo 
(1823). — Lamennais confesseur. — Han d'Islande. — La 
critique du temps. — M. Charles Nodier. — On pend la 
crémaillère. — Récompense d'un acte de courage. — 
Une étude sur Voltaire (1S21). — L'influence du général 
Hugo sur les opinions de son rils. — Séjour à Blois. — Le 
poète décoré. — Sacre de Charles X. — Visite à Lamar- 
tine. — Voyage en Suisse — Affirmation de la liberté 
littéraire. — Romantiques et classiques. — Les commence- 
ments d'une grande guerre. — h' Ode à la colonne. 



Pendant cette période de débuts dans la 
vie littéraire quinefut, malgré les privations 
et les déboires, qu'une sorte d'escarmouche 
précédant la grande bataille, Victor Hugo 
conquit des amitiés sincères. MM. Soumet, 
Alexandre Guiraud, Pichat, Jules Lefèvre, 
Emile Deschamps, Alfred de Vigny l'allaient 
visiter dans sa mansarde ; en même temps 
ce poète de vingt ans était reçu avec une 
réelle sympathie par Chateaubriand, par 
Mme Gav et par sa iille, Mlle Delphine 
Gay. 



— 52 — 

La société polie et lettrée du commence- 
ment de ce siècle s'intéressait à des dé- 
buts qui promettaient tant et qui tinrent si 
bien leurs promesses. 

En 1822, avons-nous dit, parut le premier 
volume de vers intitulé Odes et Ballades, 
composé de pièces royalistes et religieuses 
qui avaient été publiées une à une dans le 
Conservateur littéraire et dans d'autres 
recueils tels que la Muse française. 

Le livre à peine mis en vente fut acheté 
par le lecteur de Louis XVIII. Le roi fut 
flatté de quelques vers où Ton parlait de 
lui. 

A cette époque, le jeune poète qui n'avait 
eu que de rares occasions de rencontrer sa 
fiancée dans des promenades au Luxem- 
bourg, obtint d'aller passer un été près 
d'elle, dans sa famille, à Gentilly, tout près 
de Bicêtre. Des fenêtres de la maison on 
avait vue sur la vallée delà Bièvre alors ver- 
doyante. L'été s'écoula en douces prome- 
nades et les bonnes nouvelles se joignirent 
aux projets d'avenir. 

La première édition des Odes et Ballades 
s'était vendue, on en lit une seconde après 
avoir remis à Victor Hugo sept cents francs 
de droits d'auteur; puis, comme un bonheur 



- 53 — 

n'arrive jamais seul, Louis XY1II eut l'heu- 
reuse pensée de faire à son poète une 
pension de mille francs sur sa cassette. 

On était dès lors assez riche pour se 
marier. Le jeune homme demanda l'autorisa- 
tion de son père qui, depuis quelque temps 
déjà, avait contracté une seconde union. 
C sconsentementfut accordé de bonne grâce, 
niais les deux époux entraient en ménage 
sans dot. La famille Foucher leur offrait 
1'hospitaîïté jusqu'au moment où ils pour- 
raient monter une maison. Le fiancé 
consacra ses sept cents francs au cadeau 
de noces : il acheta un cachemire français. 

La cérémonie se célébra à Saint-Sulpice, 
dans la chapelle où dix-huit mois aupara- 
vant avaient eu lieu les obsèques de la mère. 

Ce fut Lamennais, le prêtre illustre qui se 
convertit à la démocratie et rejeta, au nom 
de la raison, ses croyances catholiques en 
même temps qu'il dépouillait sa soutane, ce 
fut Lamennais qui donna à Victor Hugo son 
billet de confession. Ces deux grandes in- 
telligences devaient suivre sur le terrain 
philosophique à peu près le même chemin. 

Lamennais qui, une fois ou deux, con 
fessa Victor Hugo âgé de vingt ans, fut un 
des premiers amis et un des plus dévoués. 



— 54 — 

Un douloureux événement suivit ie ma- 
riage. EugèneHugo,qui, luiaussi, s'occupait 
non sans succès, de travaux littéraires, fut 
soudainement frappé d'aliénation mentale. 
La raison ne lui revint pas. 

Victor Hugo, qui toute sa vie a été uh 
travailleur obstiné, infatigable, se remit au 
travail immédiatement après son mariage 
et termina en quelques mois un long roman 
intitulé Han d'Islande. 

Le légendaire Han d'Islande est un 
monstre chargé de crimes qui répand par- 
tout la terreur autour de lui. Le héros, le 
jeune capitaine Ordener, à la fin du récit, 
vient réclamer à ce monstre qui ne boit que 
de l'eau de mer et du sang dans le crâne de 
son fils, des papiers qui doivent sauver la 
vie du chancelier Schumaker, père d'Estel, 
la douce fiancée d'Ordener. Le drame se 
termine par l'intervention d'un ours. 
L'œuvre, pleine d'épisodes sanglants et ter- 
ribles, d'énergiques peintures, de portraits 
dessinés de main de maître, d'admirables 
scènes d'horreur et de désolation, révèle 
une imagination puissante, un talent hors 
ligne, mais qui n'est point encore en pos- 
session de tous ses moyens. 

C'est une tentative hardie, neuve, émou- 



vante, où abondent de consciencieuses 
études historiques, des descriptions de 
paysages pleines de grandeur et de vérité ; 
ce n'est encore qu'une tentative. 

Han d'Islande révèle l'imagination puis- 
sante de son auteur, trop jeune encore pour 
produire un chef-d'œuvre, mais qui, malgré 
son inexpérience, montre clairement ce 
qu'il fera plus tard. 

Victor Hugo avait commencé ce livre à 
dix-huit ans, au moment où l'avenir lui 
semblait sombre, où celle qu'il aimait était 
éloignée de lui. Aussi, au milieu de l'accu- 
mulation d'événements affreux autant que 
fantastiques, fit-il une suave peinture de 
l'amour chaste et idéal. C'est surtout à ce 
point de vue qu'il faut se placer pour juger 
un ouvrage destiné à l'origine à n'être 
compris que d'une seule jeune fille. Les 
crimes servent à masquer en quelque sorte 
un doux message et il est dit dans la pré • 
face d'une réédition ce qu'il en faut penser : 

Han d'Islande est un livre de jeune homme et 
de très-jeune homme. 

On sent, en le lisant, que l'enfant qui écrivait Han 
d'Islande, dans ses accès de fièvre, en 1821, n'avait 
encore aucune expérience des choses, aucune expé- 
rience des hommes, aucune expérience des idées, et 
qu'il cherchait à deviner tout cela. 



— 56 - 

... 11 n'y a dans ce roman qu'une chose sentie, 
l'amour du jeune homme, qu'une chose observée, 
l'amour de la jeune fille. Tout le reste est deviné, 
c'est-à-dire inventé. Car l'adolescence qui n'a ni 
faits, ni expériences, ni échantillons derrière elle, ne 
devine qu'avec l'imagination. Aussi Han d'Islande, 
en admettant qu'il vaille la peine d'être classé, 
n'est-il guère autre chose qu'un roman fantastique. 

... C'est parce que, selon nous, ce livre, oeuvre 
naïve avant tout, représente avec quelque fidélité 
l'âge qui Ta produit que nous le publions. 

... L'auteur croit devoir imprimer purement et 
simplement tes premiers ouvrages tels qu'il les a 
écrits, afin de mettre les lecteurs à même de décider 
en ce qui le concerne s'il a fait des pas en avant ou 
des pas en arrière. 

La publication de cet ouvrage à qui 
Victor Hugo confia son âme pleine d'a- 
mour, de douleur et de jeunesse, fut assez 
mal accueillie par la critique et excita non- 
seulement de rétonnement mais encore de 
la colère. On ne rompt point impunément 
en visière avec les conventions littéraires 
d'une époque. 

Cependant un journaliste d'un esprit 
brillant, d'une érudition véritable et dont 
le nom est célèbre, M. Charles Nodier, ne 
craignit pas d'en prendre, dans une certaine 
mesure, la défense. 

« Il appartient, écrivit-il, à un très-petit 



*— Oi — 



nombre d'hommes de commencer par de 
pareilles erreurs et de ne laisser d'autres 
torts à la critique que ceux qu'ils se sont 
volontairement donnés. On reconnaît dans 
Han (V Islande une bonne lecture de l'his- 
toire, beaucoup d'érudition, beaucoup d'es- 
prit... On y trouve enfin un style vif, pitto- 
resque, plein de nerf; et, ce qu'il y a de 
plus étonnant, cette délicatesse et cette fi- 
nesse de sentiment qui sont des acquisi- 
tions de la vie, contrastent ici de la 
manière la plus surprenante avec les jeux 
barbares d'une imagination malade. » 

M. Méry fut également un des plus éner- 
giques défenseurs de cette production tant 
attaquée; à M. Méry se joignit M. Rabbe 
dans les Tablettes universelles, 

A la suite du bienveillant article de M. No- 
dier, le romancier lit une visite à son cri- 
tique et il s'ensuivit un long commerce 
d'amitié. 

Justement Victor Hugo quittant la rue du 
Cherche-Midi, venait de s'installer, do se 
mettre dans ses meubles, d'emménager rue 
de Vaugirard, numéro 00. 

C'est là que Charles Nodier vint sans 
façon pendre la crémaillère avec sa femme 
et sa lille Marie. 



- 58 — 

Le jeune ménage était à son aise et pres- 
que riche. Louis XVIII avait ajouté une 
pension de deux raille francs à la première 
<jui,a-t-il été racontera' avait point été donnée 
seulement à Fauteur des Odes et Ballades 
celui-ci n'avait rien fait pour appeler sur 
lui cette faveur, et ne chantait la royauté 
que comme un poëte ému par quelques 
grands souvenirs du passé. Voici donc ce 
qui, parait-il, avait décidé le roi. 

Vn camarade de Victor Hugo, Delon, 
condamné à mort après la conspiration de 
Saura ur, se cachait à Paris, courant grand 
risque d'être découvert et exécuté. 

Le poëte écrivit à la mère de son ami en 
offrant son domicile, disant qu'il était trop 
royaliste pour qu'on s'avisât de venir cher- 
cher là le fugitif. La lettre contenant cette 
généreuse proposition fut décachetée par la 
police et montrée à Louis XVIII qui vit dans 
ce fait un acte de courage. 

Une semblable générosité est rare chez 
un prince. A la vérité Delon avait eu soin 
de se mettre en lieu sûr ; sans cela il est 
permis de supposer que, malgré la récom- 
pense donnée à celui qui lui offrait asile, le 
condamné eût été exécuté. Quoiqu'il en soit 
Victor Hugo ignora longtemps pour quel 



— 59 — 

motif il était pensionné; et, lorsqu'il le 
connut, malgré sa vive reconnaissance, il 
ne put s'empêcher de remarquer que ce 
gouvernement ne se comportait pas avec une 
absolue honnêteté à l'égard des correspon- 
dances privées. La preuve à lui fournie de 
l'existence d'un cabinet noir lui enleva quel- 
ques-unes des illusions de sa mère sur la 
loyauté et sur la cheva'erie des rois de 
France. 

Dans l'année qui suivit son mariage, 
après une courte collaboration à la Revue 
française, recueil qui n'eut que peu de 
durée, le poète fut chargé d'écrire une no- 
tice sur Voltaire. 

L'éloge qu'il en fit est modéré; mais à 
cette-, époque, un certain nombre de roya- 
listes, inconnus de nos jours, trouvaient 
moyen de se montrer à la fois les fervents 
soutiens des Bourbons et les admirateurs 
du philosophe duxvnr siècle. Victor Hugo, 
tout en constatant que Voltaire développa 
le germe de la maladie de son siècle et en 
exaspéra les accès, ne put, malgré ses pré- 
ventions,s'empêcher de rendre hommage au 
merveilleux esprit dont il entrevoyait la 
puissance. 

Ce jugement date de 1824 ; cinquante- 



— m — 

quatre ans plus tard, un jugement sera 
porté, autrement enthousiaste que le pre- 
mier, à l'occasion du centenaire de l'im- 
mortel auteur de l 1 Essai sur les mœurs. 

C'est à dessein que nous soulignons, 
chaque fois que l'occasion s'en présente, 
ces contradictions, parce que c'est le meil- 
leur moyen de répondre aux calomnies et 
aux ridicules reproches. Bien loin d'en 
rougir, Victor Hugo a toujours pris soin de 
rappeler ses opinions premières. 

11 y a dans la vie de tout écrivain consciencieux, 
a-t-il dit dans le livre contenant tous les écrits de 
sa jeunesse, un moment où il sent le besoin de 
compter avec le passé, de classer en ordre et de 
dater les diverses empreintes qu'il a prises de la 
forme de son esprit à différentes époques, de coor- 
donner, tout en les mettant franchement en lumière, 
les contradictions plutôt superficielles que radicales 
de sa vie, et de montrer, s'il y a lieu, par quels 
rapports mystérieux et intimes les idées divergentes 
en apparence de sa première jeunesse se rattachent 
à la pensée unique cl centrale qui s'est peu à peu 
dégagée du milieu d'elles et qui a fini par les ré- 
sorber toutes. 

... Il faut faire ces sortes d'examen de conscience 
avec bonne foi et candeur... 

... (Jouiuient et par quelle série d'expériences 
successives le royaliste est-il devenu révolution- 
naire? Cela pourrait s'appeler Histoire des réoo- 



— 61 — 

luttons intérieures d'une opinion politique 
honnête. 

Étudier cette révolution intérieure chez 
un homme de génie, montrer à la suite de 
quels événements, de quels travaux et de 
quelles réflexions il connut la vérité, n'est- 
ce point montrer un grand exemple plein 
d'intérêt, n'est-ce point esquisser ie roman 
d'une conscience ? 

Vers l'époque où Victor Hugo écrivait ces 
études curieuses qui ont paru plus tard 
sous le titre, Littérature et Philosophie 
mêlées, il fit la connaissance du grand pein- 
tre Achille Deveria. Les deux familles se 
virent presque chaque jour; les dîners 
n'étaient pas très-copieux à ce qu'il parait, 
mais la gaieté faisait oublier le petit nombre 
des mets. 

Le général Hugo, appelé à Paris par la 
cruelle maladie de son fils Eugène, eut 
occasion de témoigner à Victor toute son 
affection etle convertit peu à peu à la cause 
des soldats de l'empereur. Les grandes lut 
tes livrées par ces géants et racontées par 
son père séduisirent l'imagination du poète. 
Il ne perdit point tout d'un coup la haine 
de Buonaparfe, mai? il commença à chanter 



les glorieuses armées du chef prodigieux 
élevé et immortalisé par elles, et puis, quel- 
ques semaines plus tard, il célébra l'arc de 
triomphe de l'Étoile et lui dit: 

Lève-toi jusqu'aux cieux, portique de victoire ! 
Que le géant de notre gloire 
Puisse passer sans se courber ! 

La grandeur du conquérant aimé du gé- 
néral Hugo devait fatalement séduire pour 
un temps une àme éprise de toutes les 
grandes choses. >»ous verrons ce lyrisme 
grandir, puis s'éteindre, emporté par la rai- 
son, par l'horreur qu'inspirent à tous les 
cœurs généreux les désastres et les tueries 
que causent les gagneurs de batailles. 

Le général Hugo en quittant Paris avait 
fait promettre à son tils qu'il irait le voir à 
lilois avec sa femme. Ce voyage eut lieu 
eu 182o; une petite fille qu'on emmena 
venait d'étremise au monde parMme Victor 
Hugo. 

Le poète a décrit la maison paternelle, 
d'ardoises couverte, blanche et carrée, au 
bas de la colline verte, le toit où le vieux 
soldat s'en vint dormir après la guerre. 

Au moment de son départ pour Blois, 



— 63 — 

Victor Hugo reçut le brevet de la Légion 
:V honneur. Le général, profondément tou- 
ché, le sacra lui-même chevalier. 

Cette visite redoubla l'affection que le 
fils portait à son père, mais le séjour à 
Blois dura peu. Victor Hugo non encore 
complètement détaché de la royauté et con- 
fiant dans les promesses libérales du suc- 
cesseur de Louis XVIII, fut invité à assister 
au sacre de Charles X, à Reims. 

Il partit, laissant sa femme et sa fille. Le 
trajet de Paris à Reims se fit avec Charles 
Nodier et deux de ses amis dans une sorte 
de grand fiacre loué cent francs par jour. Le 
voyage dura quatre jours. 

La cérémonie du sacre fut belle. Minis- 
tres, députés, pairs, ambassadeurs avaient 
revêtu leurs brillants costumes de cour; les 
invités portaient l'habit à la française et 
Tépée au côté. 

Une chose choqua le poète ; le roi, dans 
la cathédrale, se courba, ainsi que le vou- 
lait le cérémonial, aux pieds de l'arche- 
vêque. 

Victor Hugo rencontra à Reims Chateau- 
briand et Lamartine. Les deux poètes 
étaient amis depuis longtemps. Lamartine 
rappela à son émule la promesse qu'il lui 



— 04 — 

avait faite d'aller le voir à Saint-Point et 
celui-ci s'engagea à tenir promptement 
parole. 

Charles Nodier, invité également, partit 
quelque temps après avec son ami. Chacun 
d'eux était accompagné de sa famille. Vic- 
tor Hugo plaça dans la herline le berceau 
de sa h lie. 

On s'avisa, une fois à Màcon, de profiter 
de l'occasion pour visiter les Alpes et tir 
subvenir aux frais de cette pérégrination ù 
l'aide d'un volume fait en commun. 

Le livre ne fut jamais publié, mais Victor 
Hugo écrivit sa part. Son récit pittoresque, 
saisissant, a été recueilli par le témoin de 
sa vie; il est plein d'épisodes charmants, 
d'aventures presque dramatiques, de des- 
criptions exactes et colorées. 

Quand la bourse fut épuisée, on reprit le 
chemin de la France. 

Au retour, en janvier 1826, les travaux 
recommencèrent. Une nouvelle édition des 
Odes augmentées des Ballades parut, dans 
laquelle fut définitivement affirmé le prin- 
cipe de la liberté littéraire. 

Voici en quels termes : 

Un entend tous les jours, h propos de productions 
littéraires, parler île la dignité de tel genre, dos 



— 65 — 

conr>enances de tel autre, des limites de celui-ci 
de latitudes de celui-là. .. 

L'auteur de ce livre a le malheur de ne rien com- 
prendre à tout cela: il y cherche des choses et n'} 
voit que des mots: il lui semble que ce qui esl 
réellement beau et vrai est beau et vrai partout, 
que la seule distinction véritable dans les œuvres 
de l'esprit est celle du bon et du mauvais. 

La pensée est une terre vierge et féconde dont 
les productions veulent croitre librement et, pour 
ainsi dire, au hasard, sans se classer, sans s'aligner 
en plates-bandes, comme les bouquets dans un jardin 
classique de Le Nôtre, ou comme les fleurs du lan- 
gage dans un traité de rhétorique. 

Il ne faut pas croire pourtant que cette liberté 
doive produire le désordre...: la liberté ne doit 
jamais être l'anarchie, l'originalité ne peut en aucun 
cas servir de prétexte à l'incorrection. Dans une 
œuvre littéraire, l'exécution doit être d'autant plus 
irréprochable que la conception est plus hardie. 

Ces sages paroles ne ressemblent point 
aujourd'hui à une déclaration de guerre; 
elles en étaient une cependant au moment 
qu'elles se firent entendre et aussitôt éclata 
une véritable tempête. 

Pour expliquer ce fait quelques mots 
suffiront. 

Dans les premières années de ce siècle, 
jusqu'à 1830 d'où date une véritable révo- 
lution littéraire, la littérature française était 
tombée dans un complet dépérissement. 



t. 



— 66 — 

La voix des écrivains avait été couverte par 
le bruit du canon pendant la durée de 
l'empire, et Napoléon 1 er ne considérait les 
poêles que comme des arrangeurs de mots, 
utiles seulement s'ils chantaient ses lau- 
riers. 

Les productions de l'esprit, depuis long- 
temps pâles et décolorées, étaient l'œuvre 
de vulgaires copistes de l'art ancien, de 
l'art classique, de l'art des Grecs et des 
Romains, l'œuvre de gens qui, incapa- 
bles de rien tirer de leur imagination, de 
leur cœur, se contentaient, sous une forme 
maniérée, à l'aide de périphrases ridicules, 
de reproduire le genre classique, c'est-à- 
dire l'apparence de ce genre, et qui, im- 
puissants à renouveler les belles œuvres 
des xvii e et xvm e siècles cachaient le vide 
de leurs pensées dans le moule de phrases 
depuis longtemps faites. Quiconque se ha- 
sardait à ne point rester à genoux devant 
cette forme devenue article de foi, quicon- 
que appelait les choses par leur nom, qui- 
conque ne faisait point marcher les vers 
deux à deux, « comme les bœufs », était 
considéré par les classiques comme un 
écrivain sans goût, sans pudeur, comme 
un homme fou à lier. 



— 67 — 

« Le romantisme, écrivait à cette époque 
l'académicien Duvergier de Hauranne, 
n'est pas un ridicule ; c'est une maladie 
comme le somnambulisme ou l'épilepsie. 
Un romantique est un homme dont l'es- 
prit commence à s'aliéner. Il faut le 
plaindre, lui parler raison, le ramener peu 
à peu; mais on ne peut en faire le sujet d'une 
comédie; c'est tout au plus celui d'une 
thèse de médecine. » 

Un autre académicien appela les roman- 
tiques pourceaux, avec une périphrase, il 
est vrai. 

Un troisième, le fameux Népomucène 
Lemercier, signala leurs œuvres à la justice 
et s'écria plein d'indignation : 

Avec impunité les Hugo font des vers ! 

Car ces colères ridicules avaient éclaté 
à la suite de la profession de foi de Victor 
Hugo, dont nous venons de citer un pas- 
sage. 

Tel fut le premier engagement de celte 
lutte épique, héroïque, amusante, passion- 
née, de ces combats mémorables, qui se 
terminèrent par la victoire définitive du 
romantisme et de son général en chef. 



— 68 — 

Nous allons raconter brièvement cette 
guerre pleine d'intérêt. En même temps que 
Victor Hugo, qui venait de louer une maison 
dans la rue Notre- Dame-des-Champs, le- 
vait cet étendard de révolte, il s'attirait les 
haines des royalistes. 

On apprit un beau jour que l'ambassa- 
deur d'Autriche recevant à Paris les maré- 
chaux de l'Empire les avait fait annoncer 
par l'huissier dans son salon, sans joindre 
à leurs noms les titres de noblesse à eux 
conférés par Napoléon. 

L'aventure lit scandale. — Le fils du gé- 
néral Hugo se sentit insulté comme Français 
et riposta à cet affront par Y Ode à la co- 
lonne de la jilace Vendôme. 

[ronne, 
Que l'Autriche en rampant de nœuds nous envi- 
Les deux géants de France ont foulé sa couronne ! 
L'histoire qui des temps ouvre le Panthéon, 
Montre empreints aux deux fronts du vautour d'Al- 

La sandale de Charlemagne [lemagne 

L'éperon de Napoléon, 

Et le poëte, pour venger son père, cé- 
lébrait le monument vengeur, la colonne 
étincelante, le bronze souverain. 

Les Bourbons revenus en France avec les 



— 69 - 

Autrichiens crièrent à la désertion, à la tra- 
hison. 

Victor Hugo se trouva donc à la fois en 
butte aux attaques politiques et aux atta- 
ques littéraires. Il était de taille à se défen- 
dre. 



CHAPITRE QUATRIÈME 



SOMMAIRE 

Naissance du romantisme ; sa définition. — Une entrevue 
avec Talma. — La préface de Cromwell. — La pièce. — 
Rénovation de l'art dramatique. — Un échec à l'Odéon. 
— Interdiction de Mar*ion Delorme (1S29). — Hennin i. — 
Comment mademoiselle Mars répétait son rôle de dona 
Bol. — Première représentation du drame (25 février 
1S30). — Une bataille héroïque au Théâtre-Français. — 
La légende du gilet rouge de Théophile Gautier. — Un 
éditeur qui vient à point. — Opinion de Chateaubriand. — 
Ce que devint Hernani. 

Le romantisme, tant de t'ois mal défini, 
n'est, à tout prendre, que le libéralisme 
en littérature. — C'est Victor Hugo lui- 
même qui a fait cette affirmation, et, après 
lui, Champileury a déclaré que la doctrine 
avouée du romantisme fut la liberté dans 
Fart. 

Ainsi faut-il apprécier le grand mouve- 
ment littéraire qui commença en France 
avant 1830, se poursuivit durant tout le 
règne de Louis-Philippe et dont l'évolution, 
un moment arrêtée sous le second Empire 



— 71 - 

ennemi de toutes les libertés, continue et 
continuera toujours, attendu qu'en art 
aucune forme n'est éternelle, définitive. 

Ce mouvement fut, à coup sûr, chez nous 
le résultat de la Révolution française; 
cependant il ne prit point naissance en 
France, et avait commencé depuis long- 
temps dans les autres nations d Europe. 

Sans doute les formules artistiques et 
littéraires des Grecs et des Romains étaient 
assez parfaites pour qu'on pût se permettre 
de les imiter pendant des siècles; mais bien 
avant nous Jes Allemands et les Anglais, qui 
jusqu'à la moitié du xvm e siècle avaient 
copié notre littérature, s'étaient lassés à la 
fin de couler leurs pensées dans un même 
moule. En Allemagne, Gœthe, Lessing, 
Schiller avaient paru; en Angleterre, Shaks- 
peare et Byron avaient grandi, lorsque com- 
mença notre seconde Renaissance, une 
Réforme 6." un genre particulier. 

Chateaubriand commença la rénovation 
avec le Génie du Christianisme, Atala, 
René, la traduction du Paradis perdu, 
les Martyrs. Ses œuvres, en quelque sorte 
rafraîchies à une source fraîche, animées 
d'un souffle poétique quelque peu sauvage, 
mais puissant, ouvrirent une ère nouvelle. 



- 72 - 

Ensuite vint madame de Staël, qui, dans son 
livre de V Allemagne, lit connaître les 
grands poètes d'outre-Rhin, puis Lamartine 
qui écrivit en 1820 les Méditations, el enfin 
Victor Hugo, qui fut sans tarder le chef de 
cette révolution littéraire, au déhut de 
laquelle on s'enthousiasma trop peut-être 
pour les productions étrangères jusqu'alors 
dédaignées, mais dont on ne saurait nier la 
fécondité des résultats. 

Michèle t et Augustin Thierry sont les his- 
toriens de l'école romantique; Balzac et 
George Sand les romanciers; Lamartine, 
Musset et Théophile Gautier les poètes 
de cette école, dont le premier principe 
fut, répétons-le, l'émancipation, la liberté. 
On put eniin se servir des mots de la lan- 
gue lorsqu'on eut besoin de les employer 
et exprimer, pour l'étude de l'humanité et 
de la nature, des pensées saines et vigou- 
reuses. 

Mais ce ne fut pas sans peine qu'on par- 
vint à faire accepter du public, qui trop 
souvent confondit le goût avec l'habitude, 
qui n'aime point qu'on trouble son cer- 
veau ou ses oreilles par des aperçus inac- 
coutumés ou des paroles inattendues; ce 
ne fut point sans peine qu'on parvint,disons- 



- 73 — 

uous, à faire accepter de la foule cette 
littérature étrange, à la fois sonore et 
hardie, pleine de mots retentissants et 
d'idées neuves, qui dérangeait tout à fait les 
principes acceptés, qui bouleversait absolu- 
ment l'éducation routinière et l'admiration 
habituelle. 

Les classiques, lesquels, chose curieuse, 
étaient en politique des républicains, tinrent 
longtemps tête aux romantiques, qui appar- 
tenaient presque tous au parti royaliste. 

Il y eut des batailles véritables, non pas 
de ces batailles pour rire où Ton se con- 
tente de se lancer des épiibètes au visage, 
mais des combats à coups de poing, des 
échanges de soufflets, des vociférations, 
quelques duels même. 

Des artistes, des peintres, des sculpteurs, 
des poètes accoururent à l'appel de Victor 
flugo et formèrent, sous son étendard, des 
bandes prêtes à combattre vaillamment, avec 
l'enthousiasme de la jeunesse, pour l'idéal 
îï pour la liberté. 

| « Les générations actuelles doivent se ligu- 
er difficilement l'effervescence des esprits 

cette époque; il s'opérait un muuve- 
ïent pareil à celui de la Renaissance. Une 
éve de vie nouvelle circulait impétueuse- 



- 74 — 

ment. Tout germait, tout bourgeonnait, tout 
éclatait à la fois. Des parfums se déga- 
geaient des fleurs; l'air grisait, on était fou 
de lyrisme et d'art. Il semblait qu'on vint 
de retrouver le grand secret perdu, et cela 
était vrai: on avait retrouvé la poésie (1). » 

D'un camp à l'autre on se traitait de mo- 
mies et de sauvages, et les jeunes brûlaient 
de combattre le perruquinisme. 

Les vers publiés dans les Revues, dans les 
livres, avaient, comme on sait, commencé la 
lutte. Mais dans cette lutte, où l'on ne ri- 
poste que par des écrits, où l'on ne se har- 
cèle qu'à l'aide d'épigrammes les adver- 
saires ne se rencontrent pas face à face ; ils 
ne s'injurient que de loin comme quelques- 
uns des héros d'Homère. 

Au théâtre, au contraire, les ennemis se 
trouvent en présence, poitrine contre poi- 
trine, poing contre poing, les uns sifflant, 
les autres applaudissant. C'est à la fin de 
cette mêlée ardente où chaque spectateur 
est également armé pour la lutte que l'on 
peut proclamer les triomphateurs ou huer 
les vaincus. 

Victor Hugo résolut d'aborder le théâtre. 
Iï y lut encouragé par le grand acteur 

(1) Ti^é'jfhile Cuu-.ier. Histoire du Romantisme. 



- 75 — 

Talma, alors âgé de soixante-cinq ans 
et qui dans un dîner se plaignit au poëte 
des amertumes de sa profession. 

« L'acteur n'est rien sans le rôle, dit 
le célèbre tragédien à la lin de la con- 
versation , et je n'ai jamais eu un vrai 
rôle... La tragédie, c'est beau, c'est noble, 
c'est grand ; j'aurais voulu autant de, 
grandeur avec plus de réalité. Un person- 
nage qui eût la variété et le mouvement 
de la vie, qui ne fût pas tout d'une pièce, 
qui fût tragique et familier, un roi qui fût 
un homme. Tenez, m'avez-vous vu dans 
Charles VI? J'ai fait de l'effet en disant : 
Du pain! je veux du pain ! C'est que le 
roi n'était plus là dans une souffrance 
royale, il était dans une souffrance humaine; 
c'était tragique et c'était vrai ; c'était la 
souveraineté et c'était la misère; c'était un 
roi et c'était un mendiant. La vérité, voilà 
ce que j'ai cherché toute ma vie. Mais, que 
voulez-vous? je demande Shakspeare et on 
me donne Ducis. A défaut de vérité dans la 
pièce j'en ai mis dans le costume. J'ai joué 
Marius, jambes nues. Personne ne sait ce 
que j'aurais été si j'avais trouvé l'auteur 
que je cherchais. Je mourrai sans avoir 
joué une seule fois. Vous, monsieur Hugo, 



- w - 

qui êtes jeune et hardi, yous devriez me 
faire un rôle. Taylor m'a dit que vous fai- 
siez un Cromwell. J'ai toujours eu envie de 
jouer Cromwell. 

«Qu'est-ce que c'est que votre pièce? 
Ça ne doit pas ressembler aux pièces des 
autres? 

— Ce que vous rêvez de jouer, répondit 
Victor Hugo, c'est justement ce que je rêve 
d'écrire. » 

Et il développa les idées qu'il comptait 
exprimer dans la préface du drame médité. 

Cette préface est un événement ; elle est 
datée de 1827. Elle expose tous les princi- 
pes de l'école nouvelle et l'auteur, se bor- 
nant à des considérations générales sur 
l'art, fait flotter haut le drapeau de l'indé- 
pendance. 

Il proclame pour l'écrivain le droit de 
n'accepter en fait d'autre règle que sa pro- 
pre fantaisie, de faire s'il lui plait coudoyer 
le grotesque par le sublime et d'envisager 
toute chose à son point de vue personnel. 

Résumant avec une clarté merveilleuse 
l'histoire delà poésie, Victor Hugo s'exprime 
ainsi : 

La poésie a trois âges dont chacun correspond à 
une époque de la société : l'ode. 1 épopée, le drame. 



Les temps primitifs sont lyriques, les temps antiques 
sont épiques, les temps modernes sont dramatiques. 
L'ode chante l'éternité, l'épopée solennise l'histoire, 
le drame peint la vie. Le caractère de la première 
poésie est la naïveté, le caractère de la seconde est la 
simplicité, le caractère de la troisième, la vérité. Les 
rapsodes marquent la transition des poètes briques 
aux poètes épiques, comme les romanciers des poètes 
épiques aux poètes dramatiques. Les historiens 
naissent avec la seconde époque: les chroniqueurs 
et les critiques avec la troisième. Les personnages 
de l'ode sont des colosses : Adam, Caïn, }\oé; ceux 
de l'épopée sont des géants : Achille, Atrée, Oreste: 
ceux du drame sont des hommes : Hamlet, Macbeth, 
Utello. L'ode vit de l'idéal, l'épopée du grandiose, 
le drame du réel. Lntin. cette triple poésie découle 
de trois grandes sources, la Bible, Homère, Shaks- 
peare. 

... La société, en elïet, commence par chanter ce 
qu'elle rêve, puis raconte ce qu'elle fait, et enfin 
se met à peindre ce qu'elle pense. 

... La poésie de notre temps est donc le drame, 
dont le caractère, le réel, résulte de la combinai- 
son toute naturelle de deux tjpes, le sublime et le 
grotesque, qui se croisent dans le drame comme ils 
se croisent dans la vie et dans la création. Car la 
poésie vraie, la poésie complète est dans l'harmonie 
de» contraires, et tout ce qui est dans la nature 
est dans fart. 

On voit combien est précis ce manifeste 
dans lequel Victor Hugo eut l'honnêteté 
habile de rendre un respectueux hommage 
à Corneille, à Racine, à Molière, aux mai- 



— 78 — 

très des temps passés que ses adversaires 
ne cessaient de lui opposer. 

Talma applaudit à ces théories et aux 
citations que lit le poëte de son œuvre 
commencée; mais l'acteur mourut avant 
que Cromwell fût achevé. 

Victor Hugo n'ayant plus d'interprète 
développa son œuvre en sept mille vers, ce 
qui en rendit la représentation impossible 

En voici le sujet analysé par Fauteur lui- 
même : 

Il y a surtout clans la vie de Cromwell une époque 
où ce caractère singulier se développe sous toutes 
ses formes. Ce n'est pas comme on le croirait au 
premier coup d'oeil, celle du procès de Charles I", 
toute palpitante qu'elle est d'un intérêt sombre et 
terrible; c'est le moment où l'ambitieux essaya de 
cueillir le fruit de cette mort. C'est l'instant où 
Cromwell, arrivé à ce qui eût été pour quelque 
autre la sommité d'une fortune possible, maître de 
l'Angleterre, de l'Europe et de l'Islande, maître de 
l'Europe par ses flottes, par ses armées, par sa di- 
plomatie, essaye enfin d'accomplir le premier rêve 
de son enfance, le dernier but de sa vie, de se faire 
roi. L'histoire n'a jamais caché plus haute leçon 
sous un drame plus haut. Le protecteur se fait d'a- 
bord prier; l'auguste farce commence par des adresses 
de communautés, des adresses de villes, des adresses 
de comtés , puis c'est un bill du Parlement. 
Cromwell, auteur anonyme de la pièce, en veut pa- 
raître mécontent: on le voit avancer la main vers le 



— 79 — 

sceptre et la retirer; il s'approche à pas obliques 
de ce trône dont il a balayé la dynastie. Enfin il se 
décide brusquement : par son ordre Westminster 
est pavoisé, l'estrade est dressée, la couronne est 
commandée à l'orfèvre, le jour de la cérémonie est 
fixé. Dénoùment étrange! C'est ce jour-là même, 
devant le peuple, la milice, les communes, dans 
cette grande salle de Westminster, sur cette estrade 
dont il comptait descendre roi, que subitement, 
comme en sursaut, il semble se réveiller à l'aspect 
de la couronne, demande s'il rêve, et que veut dire 
cette cérémonie, et dans un discours qui dure trois 
heures refuse la dignité royale. — Pourquoi:'... Nul 
document contemporain ne l'explique. Tant mieux : 
la liberté du poète est plus entière, et le drame 
gagne à ces latitudes que lui laisse l'histoire. On 
voit qu'ici il est immense et unique: c'est bien là 
l'heure décisive, la grande péripétie de la vie de 
Cromwell. C'est le moment où sa chimère lui échappe 
où le présent lui tue l'avenir, où, pour employer 
une vulgarité énergique, sa destinée rate. Tout 
Cromwell est en jeu dans cette comédie qui se joue 
entre l'Angleterre et lui. 

Voilà donc l'homme, voilà l'époque qu'on a tenté 
d'esquisser dans ce livre. 

Nous ne suivrons pas ici cet ouvrage 
dans ses développements considérables. 
Nous faisons œuvre de biographe et non 
de critique. 

Il nous suffit d'avoir rais en lumière l'in- 
tention du poëte et sa mission à l'heure de 
la rénovation, en France, du théâtre qui, 



— 80 — 

d'après l'auteur de Cromwelt, don être un 
miroir où se réfléchit la nature, un foyer 
d'optique où doit et peut se réfléchir, sous 
la baguette magique de l'art, tout ce qui 
existe dans le monde, dans l'histoire, dans 
la vie, dans l'homme, de manière à repro- 
duire la réalité des faits, des mœurs et des 
caractères. 

Avec Victor Hugo, a dit un écrivain de 
mérite, M. Alphonse Esquiros, nous en~ 
irons dans V intérieur de Cromxoell ; nous 
épions chaque idée qui passe dans les yeux 
et sur le front du protecteur de la Répu- 
blique d'Angleterre, de ce génie étrange, 
mélange extraordinaire de grandeur et de 
bassesse, de désirs despotiques et d'amour 
de la liberté, de foi et d'hypocrisie; nous 
l'entendons prier, rire, dicter un arrêt de 
mort; nous sondons toutes les plaies vives 
et saignantes de son cœur; enfin nous l'a- 
vons tout entier dans ce grand coup de 
pinceau : 

Gromwell, un Attila fait par Machiavel! 

Telle est la puissance du génie drama- 
tique : elle fait revivre, elle anime une 
grande figure de l'histoire, elle initie la 
foule aux secrets d'une âme; elle éclaire 



- 81 — 

les profondeurs d'une conscience avec une 
lampe invisible plus merveilleuse que celle 
d'Aladin ; elle fait des fouilles dans un 
cœur humain, alin de mettre à nu des pas- 
sions qui deviennent l'objet d'un ensei- 
gnement fécond et attachant. 

Toutefois, Cromicell, puisqu'il ne fut 
point et ne pouvait pas être joué, ne lit pour 
ainsi dire que poser théoriquement les bases 
de l'art nouveau, du drame, dont le carac- 
tère est le réel qui résulte de la combi- 
naison du sublime et du grotesque. 

Victor Hugo dut écrire ensuite en collabo- 
ration avec M. Soumet une pièce intitulée 
Amy Robsart que lit M. Paul Foucher,qui 
n'eut qu'une seule représentation àl'Odéon 
et fut sifflée avec fureur. Le lendemain de 
la chute le poëte réclama fièrement sa part 
de l'insuccès; mais comme ce n'était point 
son œuvre, Amy Robsart ne fut pas 
imprimé et ne figure point dans ses œu- 
vres. 

Convaincu, ainsi qu'il l'a toujours éner- 
giquement affirmé, que l'écrivain doit cor- 
riger un ouvrage faible ou contesté par une 
production meilleure, il lit Mai-ion De- 
lorme, en juin 1829. Nous étudierons plus 
loin ce drame dont la censure de Charles X 



5. 



— 82 — 

interdit immédiatement la représentation. 

Victor Hugo loin de se laisser décou- 
rager, se remit au travail avec un courage 
qu'excitaient les obstacles et, en trois se- 
maines, il écrivit un nouveau drame en cinq 
actes et en vers, Hernani. 

L'œuvre fut reçue avec enthousiasme au 
Théâtre-Français, qui en commença immé- 
diatement les répétitions. En voici l'analyse. 

Doiia Sol, le soleil de Madrid, est aimée 
de don Carlos roi d'Espagne, du vieux duc 
Ruy Gomez et d'Hernani, chef de révoltés 
dont la tête est mise à prix. 

Hernani seul est aimé de dofia Sol qui le 
reçoit en cachette, la nuit, dans la maison 
de son oncle, Ruy Gomez, à qui elle est 
fiancée. Elle propose à son amant de fuir 
avant que le mariage s'accomplisse. 

Nous partirons demain. 

Hernani, n'allez pas sur mon audace étrange 

Me blâmer. Etes-vous mon démon ou mon ange? 

Je ne sais. Mais je suis votre esclave. Ecoutez, 

Allez où vous voudrez, j'irai. Restez, partez, 

Je suis à vous. Pourquoi fais-je ainsi? je l'ignore. 

J'ai besoin de vous voir, et de vous voir encore, 

Et de vous voir toujours 

Le roi don Carlos caché dans une armoire 



— 83 - 

entend cet aveu, et se montre. Au moment 
où les deux rivaux croisent leurs épées, Ruy 
Gomez rentre dans sa demeure; il recon- 
naît son maître qui sauve Hernani en di- 
sant: C'est quelqu'un de ma suite ! Celui-ci 
lui répond par un vers fameux : 

Oui, de ta suite, ô roi, de ta suite j'en suis. 

Après de nombreuses péripéties, don Car- 
los est proclamé empereur sous le nom de 
Charles-Quint et pardonne à Hernani chef 
de conjurés et désigné par le sort pour le 
tuer; il l'unit à doua Sol. 

Mais Ruy Gomez auparavant avait pro- 
tégé le révolté, au nom de l'hospitalité, 
contre le même don Carlos, et Hernani 
reconnaissant lui avait juré de lui donner 
sa vie quand il lui plairait. 

[l'heure, 
Quand tu voudras, vieillard, quel que soit le lieu, 
S'il te passe à l'esprit qu'il est temps que je meure, 
Viens, sonne de ce cor, et ne prends d'autre soin. 
Tout sera fait!... 

Le vieux duc fou de rage et d'amour, 
vient rappeler ce serment à Hernani, qui 
en réalité s'appelle Jean d'Aragon, au mo- 



-84 - 

ment où l'infortuné donne une fête superbe 
dans son palais pour célébrer ses noces. Il 
faut qu'il meure. Dona Sol demande à par- 
tager la fiole de poison que son bien-aimé 
tire de sa poitrine, et tous deux expirent aux 
pieds du vieillard implacable qui, à son tour, 
se donne la mort, après avoir assisté aux 
derniers embrassements de dona Sol et 
d'Hernani, lequel s'écrie parlant à elle : 

Oh ! béni soit le ciel qui m'a fait une vie 
D'abîmes entourée et de spectres suivie, 
Mais qui permet que las d'un si rude chemin 
Je puisse m'endormir, ma bouche sur ta main! 

La pièce, pleine de vers admirables, de 
traits énergiques, de magnifiques tirades, 
avait été d'abord, avons-nous dit, acclamée 
par les artistes chargés de l'interpréter; 
toutefois son étude ne marcha point sans 
encombres. 

La célèbre tragédienne , Mlle Mars, quoi- 
que âgée alors de cinquante ans, fut char- 
gée du rôle de dona Sol. Elle accepta cette 
tâche, parce qu'elle craignait de se voir 
éclipsée par quelque rivale plus jeune, mais 
elle laissait voir son peu de foi dans une 
tentative de rénovation dramatique à la- 
quelle elle était hostile, et se montra même 



- 85 — 

extrêmement maussade pendant les répé- 
titions. 

Les choses se passaient à peu près ainsi, 
a écrit Alexandre Dumas dans ses Mé- 
moires : 

« Au milieu de la répétition Mlle Mars 
s'arrêtait tout à coup. 

« — Pardon, mon ami, disait-elle à un de 
ses camarades, j'ai un mot à dire à T auteur. » 

« L'acteur auquel elle s'adressait faisait un 
signe d'assentiment et demeurait muet et 
immobile à sa place. 

« MlleMars s'avançait jusquesur la rampe, 
mettait sa main sur ses yeux, et, quoi- 
qu'elle sût très-bien à quel endroit de l'or- 
chestre était l'auteur, elle taisait semblant 
de le chercher. 

« C'était sa petite mise en scène, à elle 

« — M. Hugo! demandait-elle; M. Hugo 
est-il là? 

« — Me voici, madame, répondait M. Hugo 
en se levant. 

« — Ah! très-bien ! merci... Dites-moi, 
monsieur Hugo. 

« — Madame ! 

« — J'ai à dire ce vers-là : 

Vous êtes mon lion superbe et généreux ! 



« — Oui, madame; Hernani vous dit : 

Hélas ! j'aime pourtant d'une amour bien profonde ! 
Ne pleure pas, mourons plutôt ! — que n'ai-je un 
Je te le donnerais ! je suis bien malheureux? [monde? 

ce Et vous lui répondez : 

Vous êtes mon lion superbe et généreux ! 

« — Est-ce que vous aimez cela, mou- 
sieur Hugo? 

ce — Quoi ? 

« — Vous êtes mon lion ! 

« — Je l'ai écrit ainsi, madame ; donc j'ai 
cru que c'était bien. 

« — Alors vous tenez à votre lion? 

« — J'y tiens et je n'y tiens pas, madame ; 
trouvez-moi quelque chose de mieux et je 
mettrai autre chose en place. 

« — Ce n'est pas à moi à trouver cela ! je 
ne suis pas l'auteur, moi ! 

« — Eh bien, alors, madame, puisqu'il p,n 
est ainsi, laissons tout uniment ce qui est 
écrit. 

« — C'est qu'en vérité cela me semble si 
drôle d'appeler M. Firmin mon lion! 

« — Ah ! parce qu'en jouant le rôle de 
dofia Sol, vous voulez rester mademoiselle 
Mars; si vous étiez vraiment la pupille de 



— 87 — 

don Ruy Gomez de Sylva, c'est-à-dire une 
noble castillane du xvp siècle, vous ne 
verriez pas dans Hernani M. Firmin, mais 
un de ces terribles chefs de bandes qui fai- 
saient trembler Charles-Quint jusque dans 
sa capitale ; alors vous comprendriez qu'une 
telle femme peut appeler un tel homme 
mon lion, et cela vous semblerait moins 
drôle. 

— C'est bien, puisque vous tenez à votre 
lion, n'en parlons plus. Je suis ici pour 
dire ce qui est écrit; il y a dans le manus- 
crit « mon lion », je dirai « mon lion » 
moi... Mon Dieu! Mon Dieu! cela m'est 
bien égal. Allons, Firmin. 

Vous êtes mon lion superbe et généreux. 

« Et le lendemain la même scène se re- 
produisait exactement. Mlle Mars tenait à 
remplacer mon lion, par Monseigneur. A 
la fin, l'auteur se fâcha, et menaça de 
changer son interprète qui se résigna, du 
moins en apparence. » 

Pendant ces répétitions qui avaient lieu 
par le terrible hiver de 1829 à 1830 et qui 
forçaient le poète à les surveiller avec une 
chaufferette sous les pieds, les classiaue* 



mettaient tout en œuvre pour ridiculiser à 
l'avance la pièce avant la représentation de 
laquelle on en fit jouer une parodie au 
théâtre du Vaudeville. 

Hemani excitait à l'avance dans Paris 
une curiosité prodigieuse, et, quelques jours 
avant son apparition, tous les hommes cé- 
lèbres, toutes les illustrations artistiques se 
disputaient les places, voulant à tout prix, 
assister à la 'première. 

Benjamin Constant, M. Thiers et cent 
autres écrivirent à l'auteur pour solliciter 
des loges. 

La veille du grand jour, au grand effroi 
des acteurs du Théâtre-Français , Victor 
Hugo refusa la claque disant que les ap- 
plaudissements salariés lui répugnaient et 
ajoutant que les claqueurs habituels du 
théâtre classique lui inspiraient quelque 
méfiance. 

Mais pour remplacer ces mercenaires 
douteux, la jeunesse lettrée vint s'offrir 
d'elle-même, la jeunesse romantique pleine 
d'une ardeur indescriptible, d'une pas- 
sion sans égale, d'un dévouement à toute 
épreuve, et même d'un véritable fanatisme, 
depuis la publication de la préface de 
Çromwell. 



- 89 - 

Les amis enthousiastes de l'auteur, les 
défenseurs de l'art nouveau réclamèrent 
Tlionneur de combattre et dressèrent des 
listes d'artistes choisis dans les ateliers de 
peinture, de sculpture, d'architecture. On 
retrouve, dans Victor Hugo raconté par 
un témoin de sa vie, les noms des « chefs 
de tribus ». Théophile Gautier, Gérard, 
Pétrus Borel, etc.; à leur appel accouru- 
rent Balzac, Berlioz, Auguste Iffaquet, 
Préault, Jehan du Seigneur, Joseph Bou- 
chardy et mille autres résolus à répondre 
au cor d'Hernani, « à s'engager à sa suite 
dans l'àpre montagne du romantisme et à 
en défendre vaillamment les défilés contre 
les attaques des classiques. » 

Victor Hugo distribua à ses soldats des 
petits carrés de papier rouge sur lesquels 
il imprima avec une grille le mot espagnol 
hierro qui signifie fer. 

L'administration du théâtre avait aban- 
donné à ces brigands de la pensée, comme 
les appelait un philistin, l'orchestre des 
musiciens, les secondes galeries et le par- 
terre. 

Mme Hugo a raconté de la sorte les inci- 
dents de la première représentation qui eut 
lieu le 25 février 1830. 



— 90 — 

« Pour bien combiner leur plan straté- 
gique et bien assurer leur ordre de bataille, 
les jeunes gens demandèrent à entrer dans 
la salle avant le public. On le leur permit à 
condition qu'ils seraient entrés avant qu'on 
ne fit queue. On leur donna jusqu'à trois 
heures. Ils arrivèrent beaucoup trop tôt et 
dès une heure les innombrables passants 
de la rue Richelieu virent s'accumuler one 
bande d'êtres farouches et bizarres, barbus. 
chevelus, habillés de toutes les façons ex- 
cepté à la mode, en vareuse, en manteau 
espagnol, en gilet à la Robespierre, en 
toque à la Henri III, ayant tous les siècles 
et tous les pays sur les épaules et sur la 
tête, en plein Paris, en plein midi. Les 
bourgeois s'arrêtaient stupéfaits et indi- 
gnés. 

«... Ces hordes de barbares reçurent des 
représentants de l'art classique des ba- 
layures, des ordures ; M. de Balzac reçut 
pour sa part un trognon de chou. On ne se 
fâcha point pour éviter l'intervention de la 
police. 

«... Une fois dans la salle, à trois heures, 
les jeunes gens s'organisèrent, se placèrent. 
Mais que faire jusqu'à sept heures? On 
causa, on chanta, mais la conversation et 



— 91 — 

les chants s'épuisent. Heureusement on 
avait apporté des cervelas , du saucisson , 
du jambon, du pain. On diua donc; les 
banquettes servaient de table et les mou- 
choirs de serviettes. 

« Comme on n'avait que cela à faire on 
dîna si longtemps qu'on était encore à table 
quand le public entra . A la vue de ce res- 
taurant les locataires des loges se deman- 
dèrent s'ils rêvaient. En même temps leur 
odorat était offensé par l'ail des saucissons. 
Ceci n'était rien encore, mais, sur tant 
d'hommes il y en avait nécessairement qui 
avaient éprouvé d'autres besoins que ceux 
de l'estomac ; ils avaient cherché à quel 
endroit de la maison de Molière on pouvait 
« expulser le superllu de la boisson » ; les 
ouvreuses n'étant pas encore arrivées, n'a- 
vaient pu leur ouvrir ; ils avaient essayé 
d'aller sur le théâtre, la porte de commu- 
nication était fermée. 

Enfermés pendant des heures, plusieurs 
n'y avaient pas tenu et s'en étaient allés 
tout en haut dans le coin le plus sombre. 
Biais ce coin sombre s'était tout à coup 
éclairé, et comme ce jour-là les femmes les 
plus élégantes montèrent jusqu'aux étages 
les plus élevés, on juge du scandale que dut 



— 92 — 

faire cette humidité où passèrent les robes 
de soie et les souliers de satin, * 

Entre les costumes les plus excentriques 
des jeunes barbares on distinguait celui de 
Théophile Gautier, encore [presque un en- 
fant alors. On se le montrait avec horreur. 
Le poëte portait un pantalon gris tendre 
orné d'une bande de velours noir; ses 
cheveux blonds qui lui descendaient en bou- 
cles soyeuses jusqu'au milieu des reins s'é- 
chappaient à Ilots d'un chapeau plat à larges 
bords. — Que voulez-vous, a-l-il dit depuis, 
nous ne pouvions pourtant pas naître avec 
des perruques ! Avec cela il avait un gilet 
rouge d'une nuance ilamboyante. 

« Qui connaît le caractère français con- 
viendra que cette action de se produire 
dans une salle de spectacle où se trouve 
rassemblé ce qu'on appelle tout Paris, avec 
des cheveux aussi longs et un gilet aussi 
rouge, exige un autre courage et une autre 
force d'àme que de monter à l'assaut d'une 
redoute hérissée de canons, vomissant la 
mort. Car, dans chaque guerre, une foule de 
braves exécutent, sans se faire prier, cette 
facile prouesse, tandis qu'il ne s'est trouvé 
jusqu'à présent qu'un seul Français capable 
de mettre sur sa poitrine un morceau d'é- 



— 93 — 

tolfe d'une nuance si insolite, si agressive, 
si éclatante. A l'imperturbable dédain avec 
lequel il affrontait les regards, on devinait 
que, pour peu qu'on l'eût poussé, il fut 
revenu à la seconde représentation pavoisé 
d'un gilet jonquille. 

« Ce dut être, plutôt encore que l'étran- 
geté de la couleur, cette folie d'héroïsme 
qui s'exposait avec un sang-froid si parfait 
aux railleries des jeunes femmes, aux ho- 
chements de tête des vieillards, aux lor- 
gnons dédaigneux des dandys, aux gros 
rires des bourgeois, qui causa le profond 
étonnement du public et perpétua cette im- 
pression qui eût dû être oubliée après le 
premier entr'acte. 

« Après avoir essayé de déchirer ce gilet 
de Nessus qui s'incrustait à notre peau, 
nous l'acceptâmes bravement devant l'ima- 
gination des bourgeois dont l'œil halluciné 
ne nous voit jamais habillé d'une autre 
couleur, malgré les paletots tête de nègre, 
vert-bronze, marron, mâchefer, suie d'usine, 
fumée de Londres, gris de fer, olive pour- 
rie, saumure tournée et autres teintes de 
bon goût, dans les gammes neutres, comme 
peut en trouver, à la suite de longues mé- 
ditations, une civilisation qui n'est pas colo- 
riste. » 



- 94 — 

Ainsi Théophile Gautier avec sa verve 
étincelante a narré, pour la postérité, la 
légende du gilet rouge arboré à la première 
représentation d 1 Hernani. 

Cette représentation fut tumultueuse; on 
le devine. L'homme au gilet rouge se dis- 
tingua par son ardeur : à l'orchestre mur- 
murant, qui était pavé de crânes académi- 
ques, c'est-à-dire dénudés, il cria : « A la 
guillotine, les genoux! » 

Lorsque Hernani appelle Ruy Gomez 
vieillard stupide! un voisin du jeune 
homme entendit vieil as de pique et entra 
dans une violente colère. Gautier s'efforça 
de persuader que « vieil as de pique » 
était un chef-d'œuvre, le comble du beau, 
et l'ut on ne peut plus désappointé de ne pas 
retrouver celte apostrophe dans la pièce 
imprimée. 

A la fin du quatrième acte, le jour de la 
première représentation, un éditeur pria 
Victor Hugo de lui accorder, clans la rue, 
quelques minutes d'entretien. 11 proposa 
à l'auteur acclamé de lui acheter le 
manuscrit à'Hemani moyennant une 
somme de six mille francs. 

Le marché fut conclu et la somme payée, 
séance tenante, dans un bureau de tabac. 



— 93 — 

Cet argent n'était point inutile, car Victor 
Hugo (il a lui-même rappelé ce fait), ne 
possédait plus ce soir-là qu'une cinquan- 
taine de francs. 

Le lendemain, Chateaubriand écrivit au 
chef du romantisme pour lui témoigner 
son admiration, pour saluer, au moment 
de s'en aller, celui qui venait. 

Cependant la presse tout entière jugea le 
drame avec une extrême sévérité ; on com- 
prend pourquoi : Victor Hugo s'était mis à 
dos les journaux libéraux , à cause de ses pre- 
mières odes, et les journaux monarchistes à 
cause de ses tentatives d'émancipation poli- 
tique et littéraire. Ce fut donc un toile géné- 
ral, un haro universel. 

Les représentations suivantes (il y en 
eut quarante-cinq), se ressentirent de ces 
critiques injustes autant que passionnées. 
Chaque soir les sifflets et les rires s'effor- 
çaient de couvrir le bruit des battements 
de mains. 

La querelle littéraire prit une telle impor- 
tance qu'elle occupa l'opinion publique à 
peu près au même degré que l'avènement du 
ministère Polignac de triste mémoire. 

Victor Hugo reçut des lettres pleines d'in- 
jures et de menaces. 



— 90 - 

En province, à Toulouse, un jeune homme 
eut un duel à propos à^Hernani et fut 
tué. 

On juge par ces faits la puissance de 
l'œuvre entrepose par le poëte qui, loin de 
se laisser abattre, releva fièrement la tête et 
répondit à ses ennemis par la production 
d'autres chefs-d'œuvre. 

Huit ans plus tard, Hernani était accueilli 
par d'unanimesapplaudissements. Le second 
empire proscrivit tout le théâtre de Victor 
Hugo, jusqu'en 1867; ce fut un triomphe 
quand la pièce reparut sur la scène fran- 
çaise. 

Le succès n'a cessé d'aller grandissant 
depuis lors et, aujourd'hui , c'est avec 
admiration, avec une sorte de recueille- 
ment que nous allons entendre ce drame où 
l'honneur castillan apparait sous son véri- 
table jour comme une hère et noble leçon. 

C'est ainsi que le génie toujours s'impose 
et apparait plus resplendissant à mesure 
qu'on médite ses œuvres. 

Les siècles consacreront le théâtre de 
Victor Hugo ; nous verrons à la suite de 
quelles luttes lemaitre conquit une victoire 
maintenant définitive. 



CHAPITRE CINQUIÈME 



SOMMAIRE 

La mission des poëtes. — Utilité des choses inutiles. — 
Marion Delorme (11 août 1831). — Une pension refusée. — 
Interdiction royale. — Le Roi s'amuse (22 novembre 1832) 
Tempête théâtrale. — Le libéralisme des ministres de 
Louis-Philippe. — Un procès au tribunal de commerce. 
— Lucrèce Borgia (2 février 1833). — Les commence, 
ments de la gloire. — Le théâtre de Victor Hugo envi- 
sagé au point de vue philosophique et social. — Marie 
Tudor (6 novembre 1833). — Angelo (28 avril 1835). — 
La Esmeralda (14 novembre 1836). — Ruy-Blas (8 novem- 
bre 1838). — Les Burgraves. 



Ces luttes, sont à notre avis, utiles à rap- 
peler, dans tous leurs détails, parce qu'il 
est bon que les choses de l'intelligence pas- 
sionnent la foule. 

La majeure partie de l'espèce humaine, 
surtout depuis que la civilisation a enfanté 
des besoins factices, se laisse volontiers 
séduire par des croyances utilitaires. S'en- 
richir, ou du moins gagner de l'argent, 
jouir en un mot, cela est devenu pour beau- 
coup le but de la vie ; on rencontre aujour- 



- 98 — 

d'hui, trop souvent, hélas ! des hommes 
très-sensés, très-raisonnables eu apparence, 
qui disent : « Acheter des livres; payer fort 
cher des places au théâtre! Allons donc! 
En économisant ce que les badauds consa- 
crent à ces sottises, j'aurai, fin de Tannée 
courante, quelques bonnes obligations de 
plus dans mon portefeuille. » 

Loin de nous la pensée de contester l'a- 
grément des obligations, des actions, des 
titres de rentes et des valeurs hypothécaires ; 
il en faut acquérir évidemment, au prix du 
travail et de l'épargne, le plus qu'on peut, 
afin d'échapper à la misère, chose odieuse. 
Mais se désintéresser, par intérêt, de tout 
ce qui ne fait point partie du domaine de 
l'argent c'est faire un calcul mauvais, con- 
damnable. 

Dans notre siècle où l'instruction, au 
moins élémentaire, est universellement ré- 
pandue, le devoir de l'homme consiste à 
développer son intelligence, à apprendre à 
penser, quelle que soit sa situation, quel- 
ques pénibles travaux qu'il ait à faire. 

L'ouvrier, pas plus que l'artiste, l'artisan, 
pas plus que le banquier, n'a le droit de 
mépriser la politique, étant donné qu'il est, 
grâce à nos institutions modernes, un vote, 



— 99 - 

une pensée, une force. Ni les uns ni les 
autres ne doivent, d'autre part, faire fi de 
l'histoire, de la littérature. Développer son 
cerveau, s'intéresser à toutes les questions 
sociales et artistiques, c'est faire œuvre 
utile, c'est grandir, c'est se reposer, c'est 
s'élever au-dessus des bœufs qui, toujours, 
tracent un sillon, des castors qui ne cessent 
d'édifier des maisons semblables, des abeil- 
les qui nourrissent une reine et recueillent 
un même miel. 

Il ne suflit pas que le paysan sache que 
le soleil est bon pour mûrir sa récolte : il 
faut que le moissonneur, revenant las et 
courbé sous le poids de sa faux, contemple 
avec joie la beauté du paysage arrosé de ses 
sueurs, la splendeur de l'horizon enflammé 
par l'astre qui se couche ; ce spectacle com- 
pris devient un encouragement, une conso- 
lation, une espérance. Il importe que le 
financier, l'ouvrier, l'homme d'affaires, le 
bourgeois, le marchand, le commis, la jour- 
née finie, trouvent dans une conversation 
avec un livre, dans une représentation 
théâtrale, un élément pour leur esprit, un cor- 
dial pour leur âme, une satisfaction pour 
leur cœur. L'homme a besoin de nourrir son 
intelligence en même temps que son corps. 



- 100 — 

Les poëtes sont donc des bienfaiteurs : 
à côté de Franklin, de Linné, de Claude 
Bernard, Victor Hugo et ceux qui Ton 
précédé apparaissent non-seulement égale 
ment illustres et glorieux, mais encore éga- 
lement utiles. 

Avant d'examiner l'œuvre lyrique du 
grand poëte de ce siècle nous nous arrête- 
rons sur son œuvre dramatique. 

Nous avons dit que le drame intitulé 
Marion Delorme, écriten vingt-quatre jours 
après Cromicell et avant Hernani avait été 
interdit par la censure. M. deMartignac, alors 
ministre, avait cru volontiers, que dans le 
quatrième acte de la pièce V aïeul de Char- 
lesX,le roi Louis XIII était tourné en ridicule 
et que le public ne manquerait pas de faire 
de malicieux rapprochements entre ces mo- 
narques soumis tous deux à un prêtre et 
semblablement passionnés pour la chasse. 

Une lecture faite par Fauteur devant un 
public d'amis illustres avait excité l'enthou- 
siasme; trois directeurs de théâtre s'étaient 
disputé l'honneur de représenter l'œuvre 
accueillie chaleureusement par la Comédie 
française. Les censeurs avec leur étroitesse 
d'esprit habituelle mirent à néant toutes 
les espérances. 



— 101 — 

En vain Victor Hugo répondit que 
Louis XIII appartenait à l'histoire et qu'il 
n'était point permis de supposer qu'il eût 
voulu souffleter un roi vivant sur la joue 
d'un roi mort. Le gouvernement fut iné- 
branlable. 

Le poëte mis en interdit, demanda une 
audience à Charles X, fut reçu au palais de 
Saint-CIoud, et plaida sa cause; il a raconté 
plus tard cette entrevue dans laquelle il 
dit : 

Ah ! sire, tout est grave en ce siècle où tout penche ! 
L'art tranquille et puissant veut une allure franche. 
Les rois morts sont sa proie, il faut la lui laisser ; 
Il n'est pas ennemi, pourquoi le courroucer 
Et le livrer dans l'ombre à des tortionnaires, 
Lui dont la main fermée est pleine de tonnerres ? 



Mais Charles X se contenta de sourire et 
ne permit point la représentation; à la vé- 
rité il crut devoir indemniser l'auteur et 
lui fit proposer une nouvelle pension de 
quatre mille francs : celui-ci la refusa 
avec simplicité. Les journaux libéraux le 
félicitèrent d'avoir acquis ce nouveau droit 
à l'estime publique. 

MarionDelorme ne fut donc représentée 



6. 



— 102 — 

qu'à deux années de là, après que le petit 
fils de Louis XIII s'en fut allé en exil médi 
ter sur les inconvénients du despotisme. 

Victor Hugo aurait pu hâter l'apparition 
de ce chef-d'œuvre; il ne se pressa point 
guidé par des raisons de haute convenance 
qu'il a exposées lui-même dans une préface 
datée du mois d'août 1831. 

11 ne voulait point profiter d'une réac- 
tion politique , de l'avènement de Louis- 
Philippe ni même de la suppression de la 
censure pour conquérir un succès facile. 

L'auteur doit le déclarer, ce fut précisément cette 
raison, la probabilité d'un succès de réaction poli- 
tique, qui le détermina à garder son ouvrage en 
portefeuille. 11 sentit qu'il était, lui, dans un cas 
particulier. Quoique placé depuis plusieurs années 
dans les rangs, sinon les plus illustres, du moins 
les plus laborieux de l'opposition; quoique dévoué 
et acquis depuis qu'il avait l'âge d'homme, à toutes 
les idées de progrès, d'amélioration, de liberté; 
quoique leur ayant donné peut-être quelques gages, 
et entre autres, précisément une année auparavant, à 
propos de cette même Marion Delorme,\\ se souvint 
que, jeté à seize ans dans le monde littéraire par 
des passions politiques, ses premières opinions, 
c'est-à-dire ses premières illusions, avaient été roya- 
listes et vendéennes: il se souvint qu'il avait écrit 
une ode du Sacre à une époque, il est vrai, où 
Charles X, roi populaire, disait aux acclamations de 
tous : Plus de censure! Plus de hallebardes ! Il 



— 103 — 

ne voulut pas qu'un jour on pût lui reprocher ce 
passé, passé d'erreur sans doute, mais aussi de 
conviction, de conscience, de désintéressement comme 
sera, il l'espère, toute sa vie. 11 comprit qu'un succès 
politique à propos de Charles X tombé, permis à 
tout autre, lui était défendu a lui; qu'il ne lui con- 
venait pas d'être un des soupiraux par où s'échap- 
perait la colère publique; qu'en présence de cette 
enivrante révolution de Juillet, sa voix pouvait se 
mêler à celles qui applaudissaient le peuple, non 
à celles qui maudissaient le roi. Il fit son devoir. 
Il fit ce que tout homme de cœur eût fait à sa 
place. Il refusa d'autoriser la représentation de 
sa pièce. D'ailleurs les succès de scandale cherché 
et d'allusions politiques ne lui sourient guère, il 
l'avoue. Ces succès valent peu et durent peu. C'est 
Louis X11I qu'il avait voulu peindre dans sa bonne 
foi d'artiste, et non tel de ses descendants. Et puis 
c'est précisément quand il n'y a plus de censure 
qu'il faut que les auteurs se censurent eux-mêmes, 
honnêtement, consciencieusement, sévèrement. C'est 
ainsi qu'ils placeront haut la dignité de l'art. Quand 
on a toute liberté il sied de garder toute mesure... 



Cette déclaration honore celui qui l'écrivit; 
elle suffirait à répondre aux accusations de 
versatilité et d'ingratitude si souvent portées 
contre le poëte par des envieux ou des im- 
puissants. 

La vérité et la justice, c'est-à-dire la liberté, 
telles furent ses croyances depuis l'âge où 
il raisonna; qu'il se soit laissé séduire, abu- 



- 104 - 

ser, tromper par des promesses de monar- 
chie parlementaire ou par de criminels ser- 
ments de prétendants , cela est et cela 
s'explique. Les grandes âmes sont peu mé- 
fiantes; mais il n'y a dans le passé de 
Victor Hugo rien qui lui puisse être repro- 
ché au point de vue de l'honneur. 

En 1831 Marion Delorme ne pouvait 
plus être considérée comme une offense au 
roi oublié. 

Victor Hugo n'étant lié par aucun enga- 
gement préféra le théâtre de la Porte-Saint- 
Martin au Théâtre-Français où se manifes- 
taient certaines hostilités. 

On répéta donc à la Porte-Saint-Martin ce 
drame qui met en scène une des plus cé- 
lèbres courtisanes du xvn e siècle, laquelle, 
éclairée en quelque sorte par un rayon 
d'amour vrai, purifiée par une passion 
chaste, apparaît à la fin touchante à cause 
de ses larmes, de son sacrifice et de ses 
douleurs. 

— Et ta chute d'ailleurs l'as-tu pas expiée 1 
Ta mère en ton berceau t'a peut-être oubliée 
Comme moi ! 

lui crie avant de mourir celui qu'elle aime 
et qui lui pardonne. 



— 105 — 

« 11 y a de tout dans ces cinq actes 
écrits en vers passionnés et superbes, dit 
un critique le lendemain de la première 
représentation (11 août 1831); du rire, des 
larmes, de la pitié, de la terreur et surtout 
de rétonnement; en etlét, Victor Hugo, 
puissant et hardi novateur avait tout à faire 
pour atteindre son but. 

« Il lui fallait changer le goût public, re- 
nouveler toute notre littérature, et il necon- 
struisit, sur les ruines du vieil édifice, son 
monument éternel, qu'après des luttes sans 
nombre. » 

Marion Delorme excita presque autant 
de tumulte qu 1 Hemani et les piètres écri- 
vains du temps se répandirent en injures. 

La postérité seule devait se charger de 
venger le poète qui, à la première heure, 
n'était défendu que par ses amis lui for- 
mant une sorte de cour baptisée du nom 
de cénacle, et le soutenant vaillamment dans 
sa croisade. 

On appelait cette réunion d'hommes pres- 
que tous illustres aujourd'hui, des barbares. 

« Nous acceptons la comparaison, répon- 
dit Paul de Saint-Victor : là où passait Attila 
l'herbe ne germait plus ; là où Victor Hugo 
a passé ne repousseront plus les tristes char- 



— 106 — 

dons et les fleurettes artificielles des pseudo- 
classiques. » 

A Marion De lorme succéda le Roi s' amuse 
écrit pendant le mois de juin 1832 et repré- 
senté au Théâtre-Français le 22 novembre 
de la même année. 

Ce roi qui s'amuse est François 1 er , roi 
du plaisir et de la débauche. Son bouffon, 
le difforme Triboulet, le hait ; dans le drame, 
il déprave, corrompt le monarque, afin de 
l'abrutir et de le perdre. 

Mais ce bouffon a une fille qu'il cache 
comme un trésor et que François I er lui 
prend; comme il veut aller arracher aux 
bras du royal débauché cette enfant chérie 
et que les seigneurs de la cour l'empêchent 
de passer il les regarde en face et les inter- 
pelle ainsi dans sa rage, les uns après les 
autres. 



O honte ! Un Vermandois qui vient de Charlemagne, 
Un Brion, dont l'aïeul était duc de Milan, 
Un Gordes Simiane, un Pienne, un Pardailhan, 
Vous un Montmorency ! les plus grands noms qu'on 
Avoir été voler sa fille à ce pauvre homme ! [nomme, 
Non, il n'appartient point à ces grandes maisons 
D'avoir des cœurs si bas sous d'aussi fiers blasons ! 
Non, vous n'en n'êtes pas. Au milieu des huées 



— 107 — 

Vos mères aux laquais se sont prostituées. 
Vous êtes tous bâtards ! 



Et lorsqu'il sait sa fille séduite et perdue, 
il tend un piège au roi, il le veut assassi- 
ner, et c'est sa fille qu'il assassine. 

— Le ministre de Louis-Philippe, tout 
comme celui de Charles X, craignit des al- 
lusions contre le roi; Victor Hugo qui avait 
refusé de communiquer son manuscrit, 
répondit qu'il lui était impossihle d'ima- 
giner quels rapports on pouvait établir entre 
François I er et Louis-Philippe. 

La représentation eut donc lieu. Elle fut 
une tempête, un ouragan. 

« Après que le nom de Hugo eut été jeté 
à la mer rugissante des spectateurs, rabat- 
tement n'altéra pas plus le visage du poëte 
que la passion n'avait paru l'enflammer 
durant la lutte. Son front olympien avait 
opposé à ces flots furieux la résistance du 
roc. Il alla, après la toile baissée, porter 
des remerciements et des encouragements 
à ses acteurs et leur dit : 

« — Vous vous épouvantez de peu ; ce sera 
bien autre chose après-demain (1). » 

11 croyait un peu plus à sa pièce depuis 

(1) Entre cour «t jardin. Paul Foucher. 



- 108 — 

qu'elle était tombée; mais le lendemain les 
représentations du Roi s'amuse furent in- 
terrompues par ordre ministériel, sous pré- 
texte d'immoralité. 

C'était, a affirmé Mme Hugo, une ven- 
geance de quelques auteurs classiques, dont 
plusieurs étaient députés, et qui avaient été 
déclarer au ministre qu'on ne pouvait tolé- 
rer une pièce faisant l'apologie du régicide, 
le lendemain du jour où le roi avait failli 
être tué. De fait, un coup de pistolet avait 
été tiré la veille sur Louis-Philippe. 

L'auteur, au lieu d'intercéder, s'adressa 
au tribunal de commerce et lui demanda si, 
« en présence de la charte qui abolissait la 
censure et la confiscation, le ministère 
avait le droit de censurer et de confisquer 
une pièce. » 

Il prit la parole après son éloquent dé- 
fenseur, M. Odilon-Barrot, devant un audi- 
toire nombreux et sympathique. 

Messieurs, dit-il, la mesure qui interdit ma pièce 
a deux aspects également mauvais : selon la loi elle 
est arbitraire, selon le raisonnement elle est absurde. 
Que peut rlonc alléguer dans cette affaire le. pouvoir 
qui n'a pour lui ni la raison ni le droit? Son ca- 
price, sa fantaisie, sa volonté, c'est-à-dire rien... 

Votre jugement apprendra au pouvoir que ses 
amis eux-mêmes le blâment loyalement dans cette 



- 109 — 

occasion, que le droit de tout citoyen est sacré poui 
tout ministre, qu'une fois les conditions d'ordre et 
de sûreté générale remplies, le théâtre doit être 
respecté comme une des voix avec lesquelles parle 
la pensée publique, et qu'enlin,que ce soil. la presse, 
la tribune ou le théâtre, aucun des soupiraux par où 
s'échappe la liberté de l'intelligence ne peut être 
fermé sans péril. 

= .. Pour peu que cela continue la confiscation de 
tous nos droits sera complète. Aujourd'hui on me 
fait prendre ma liberté de poëte par un censeur, 
demain on me fera prendre ma liberté de citoyen 
par un gendarme; aujourd'hui on me bannit du 
théâtre, demain on nie bannira du pays: aujourd'hui 
on me bâillonne, demain on me déportera; aujour- 
d'hui l'état de siège est dans la littérature, demain 
il sera dans la cité...' 

Ces belles paroles, applaudies par une 
foule fort émue, ne furent pas écoutées. 
L'interdiction fut maintenue par la décision 
du tribunal de commerce. 11 se trouva des 
juges pour approuver la condamnation 
d'une des plus grandioses conceptions de 
l'esprit humait), pour condamner la liberté. 

Ce procès eut lieu le il) décembre 1832. 
A la même époque, les journaux ministé- 
riels reprochèrent à Victor Hugo de conti- 
nuer à toucher sa première pension litté- 
raire de 2,000 francs. Celui-ci répondit à 
cette honteuse polémique par une renon- 
ciation entière, définitive. 



- 110 — 

Les manifestations violentes qui accueil- 
laient chaque œuvre nouvelle du poète ne 
découragèrent pas longtemps les directeurs 
de théâtre; celui qui dirigeait la Porte- 
Saint-Martin, Al. Harel, vint à la lin de Tan- 
née 1832, demander la permission de jouer 
Lucrèce Borgia, drame en trois actes et 
en prose qui, primitivement, s'appelait le 
Souper à Fer rare. 

Avant d'aller plus loin, et pour faire bien 
nettement saisir à ce sujet toute la pensée du 
poëte dramatique, sa conception, sa mission, 
nous lui emprunterons une page qui dit 
clairement et brièvement tout ce qu'il y a 
à dire, mille fois mieux que nous ne le pour- 
rions exprimer. 

Ainsi qu'il s'y était engagé dans la préface de 
son dernier drame, l'auteur est revenu à l'occupation 
de toute sa vie, à l'art. Il a repris ses travaux de 
prédilection, avant même d'en avoir tout à fait fini 
ivec les petits adversaires politiques qui sont ve- 
nus le distraire il y a deux mois, fit puis, mettre 
iu jour un nouveau drame six semaines après le 
•Iranie proscrit, c'était encore une manière de dire 
-on fait au présent gouvernement. C'était lui mon- 
trer qu'il perdait sa peine. C'était lui prouver que 
l'art et la liberté peuvent repousser en une nuit 
>ous le pied maladroit qui les écrase Aussi compte- 
'-il bien mener de front désormais la lutte politique 
lant que besoin sera, et l'oeuvre littéraire. On peut 



- 111 - 

faire c-n moine temps son devoir et sa tâche. L'un 
ne nuit pas à l'autre. L'homme a deux mains. 

Le Roi s'amuse et Lucrèce Borgia ne se res- 
semblent ni par le fond ni par la forme, et ces 
deux ouvrages ont eu chacun de leur côté une des- 
tinée si diverse que l'un sera peut-être un jour h 
principale date politique et l'autre la principale date 
littéraire de la vie de l'auteur. 

Il croit devoir le d re cependant, ces deux pièces 
si différentes par le fond, par la forme et par la 
destinée sont étroitement accouplées dans sa pensée. 
L'idée qui a produit le Roi s'amuse et l'idée qui 
a produit Lucrèce Borgia sont nées au même mo- 
ment, sur le même paint du cœur. 

Quelle est en effet la pensée intime cachée dans 
le Roi s'amuse? La voii-i. Prenez la difformité 
physique la p!us hideuse, la plus repoussante, la 
plus complète, placez-la là où elle ressort le mieux 
k l'étage le plus infime, le plus souterrain et 
le plus méprisé de l'édifice social: éclairez de tous 
côtés par le jour sinistre des contrastes, cette mi- 
sérable créature; et puis, jetez-lui une âme, et met- 
tez dans cette âme le sentiment le plus pur qui soit 
donné à l'homme, le sentiment paternel. Qu'arrive- 
ra-t-il? C'est que ce sen'iment sublime chauffé selon 
certaines conditions, transformera sous vos yeux 
la créature dégradée; c'est que l'être petit deviendra 
grand! c'est que l'être difforme deviendra beau. Au 
fond voilà ce que c'est que le Roi s'amuse 

hh bien, qu'est-ce que Lucrèce Borgia ? Prenez 
la dill imite morale la plus hideuse, la plus repous- 
sante, la plus complète; placez-la là où elle ressort 
le mieux, dans le cœur d'une femme, avec toutes 
les conditions de la beauté physique et de la grandeur 
royale, qui donnent de la saillie au crime, et maiu 



- 112 — 

tenant inèlez à toute cette difformité morale un 
sentiment pur, le plus pur que la femme puisse 
éprouver, le sentiment maternel; dans votre monstre 
mettez une mère ; et le monstre intéressera, et le 
monstre fera pleurer, et cette créature qui faisait 
peur fera pitié, et cette âme difforme deviendra 
presque belle à vos yeux. 

Ainsi la paternité sanctifiant la difformité physique 
voilà le Roi s'amuse; la maternité purifiant la dif- 
formité morale, voilà Lucrèce Borgia. 

Telle est la portée philosophique de 
l'œuvre dramatique de Victor Hugo, qui, 
en présence de l'importance du théâtre 
moderne, a affirmé qu'il y a beaucoup de 
questions sociales dans les questions litté- 
raires, et qu'il ne faut pas que la multitude 
sorte du spectacle sans emporter avec elle 
quelque moralité austère et profonde. « Et, 
quant aux plaies et aux misères de l'huma- 
nité, toutes les fois qu'ils les étalera dans le 
drame il tâchera de jeter sur ce que ces 
nudités-là auraient de trop odieux, le voile 
d'une idée consolante et grave. Il ne mettra 
pas Marion Delorme sur la scène, sans pu- 
rifier la courtisane avec un peu d'amour; 
il donnera, à Triboulet le difforme, un cœur 
de père; il donnera, à Lucrèce la mons- 
trueuse, des entrailles de mère. » Lucrèce 
Borgia fut comprise du public. Au lieu 



— 113 — 

d'une bourrasque on eut une ovation. 
Les principaux rôles étaient interprétés par 
.Mlle Georges et par Frederick Lemaitre; on 
acclama ces artistes célèbres, on les rappela 
avec frénésie. La scène fut jonchée de 
fleurs. Les chevaux du fiacre où Victor 
Hugo monta à la sortie avec sa femme et sa 
tille furent dételés; le poète revint à pied 
escorté par la foule jusque sous les arcades 
de la place Royale où il demeurait alors. 
On lui fit un triomphe qui dura toute la 
nuit. Bien des amis qui avaient disparu 
dans les mauvais jours se hâtèrent d'ac- 
courir pour serrer la main du triompha- 
teur. 

La cause n'était cependant pas définitive- 
ment gagnée et les critiques, en général 
haineux, ne s'enthousiasmèrent pas aussi 
facilement que la foule, mais on pouvait 
commencer à crier victoire, et le vainqueur, 
le réformateur littéraire, avait à ce moment 
trente ans! 

Le succès de Lucrèce Borgia fut si 
grand que le directeur exigea une nouvelle 
pièce avec une telle insistance qu'il faillit 
se battre en duel avec l'auteur. Les choses 
s'arrangèrent au moment où les témoins al- 
laient se mettre en rapport, et à la fin du 



- 114 - 

mois d'août suivant, Victor Hugo prévint le 
fougueux M. Harel qu'il avait terminé 
Marie Tvâor, nouvelle pièce en prose qui. 
quoique plus contestée que la précédente, 
eut un assez grand nombre de représenta- 
tions. 

Comme nous ne pouvons analyser dans 
un chapitre une œuvre théâtrale si consi- 
dérable, disons seulement que le poignant 
intérêt de ce drame historique réside «dans 
la réalité terrible de ce formidable triangle 
po«é largement sur la scène et qui apparaii 
si souvent dans l'histoire : une reine, un 
favori, un bourreau ». 

Ce ne fut que près de deux ans plus tard. 
le 28 avril 1835, que fut représenté au 
Théâtre-Français, Angelo, drame en trois 
journées, écrit en prose. 

L'auteur a déclaré avoir voulu mettre en 
présence dans cette action deux graves et 
douloureuses figures, la femme dans la so- 
ciété et la femme hors de la société; dé- 
fendre Tune contre le despotisme, l'autre 
contre le mépris ; enseigner à quelles 
épreuves résiste la vertu de l'une, à quelles 
larmes se lave la souillure de l'autre ; 
rendre la faute à qui est la faute, c'est-à- 
dire à l'homme qui est fort, et au fait so- 



- 115 - 

cial qui est absurde; en regard de ces deux 
femmes, poser deux hommes, le mari et 
l'amant, le souverain et le proscrit, et ré- 
sumer en eux par mille développements 
secondaires, toutes les relations régulières 
et irrégulières que l'homme peut avoir avec 
la femme d'une part et la société de l'autre. 

On le voit, c'est toujours par l'antithèse 
sociale que le grand romantique demande 
au théâtre l'intérêt et l'enseignement. Mal- 
heureusement nous ne pouvons, dans cette 
trop courte analyse, donner une idée, de la 
puissance des moyens employés, de la ri- 
chesse des images, de la couleur éclatante 
du style 

11 lu udrait voir jouer par des interprètes 
dignes de l'œuvre, il faut du moins lire en 
entier ces drames qui, éternellement, exci- 
teront l'admiration des hommes. 

Mlle Mars et Mme Dorval dont la rivalité 
fut piquante pendant les répétitions, jouè- 
rent les deux rôles de femmes dans Angelo 
qui obtint un succès retentissant. 

Un peu après, Victor Hugo tira de son 
roman Notre-Dame de Paru, sur les solli- 
citations de ses amis, le libretto d'un opéra 
intitulé la Esmeralda, dont Mlle Bertin, 
tille du directeur du journal des Débats, 



— 116 — 

fit la musique qui fui sifllée à V Académie 
royale de musique, le 14 novembre 1836. 
Le libretto plein de poésie, de passion, de 
vie, finissait par ce mot : fatalité. 

« Ce fut une première fatalité que cet écra- 
sement d'un ouvrage qui avait pour chan- 
teurs M. Nourrit et Mlle Falcon, pour mu- 
sicienne une femme de talent, pour libret- 
tiste Victor Hugo et pour sujet Notre-Dame 
de Parts. La fatalité s'attacha aux acteurs. 
Mlle Falcon y perdit sa voix, M. Nourrit alla 
se tuer en Italie. Un navire appelé Esme- 
7- aida faisant la traversée d'Angleterre en 
Irlande se perdit corps et biens. Le duc 
d'Orléans avait nommé Esmeralda une ju- 
ment de grand prix; dans une course au 
clocher elle se rencontra avec un cheval au 
galop et eut la tête fracassée (1). » 

Une anecdote que nous avons citée dans 
notre Histoire des trois Républiques fran- 
çaises, prouvera cependant que la Esme- 
ralda ne porta pas malheur à tout le 
inonde. Ce fut en effet pendant une des re- 
présentations que le poète apprit d'un pair 
de France, la condamnation à mort de 
Barbes. Il monta aussitôt chez le régisseur 
du théâtre et, de là, écrivit cette supplique 

(1) Victor Hugo raconté par un témoin <U ta vie 



— 117 — 

au roi Louis-Philippe m faisant allusion à 
la fille qui venait de mourir et à l'enfant 
qui venait de naître : 

Par votre ange envolée ainsi qu'une colombe! 
Par ce royal enfant doux et frêle roseau ! 
Grâce encore une fois ! grâce au nom de la tombe ! 
Grâce au nom du berceau ! 



Ce cri déchirant fut entendu. Barbes eut 
la vie sauve. Sa lête valait bien la chute 
d'un opéra. 

11 s'écoula deux années avant que Victor 
Hugo fit représenter Ruy-Blas, qui fut joué 
le 8 novembre 1838, sur la scène de la Re- 
naissance, théâtre destiné en principe à 
l'art romantique et construit par privilège 
royal. 

Ruy-Blas, drame en cinq actes et en vers, 
réussit du premier coup. « Le sujet philo- 
sophique c'est le peuple aspirant aux ré- 
gions élevées; le sujet humain c'est un 
homme qui aime une femme; le sujet dra- 
matique, c'est un laquais qui aime une 
reine. » 

Le poète fidèle à son programme cherche 
toujours à dégager l'idée sociale de l'œuvre 
dramatique. Ruy-Blas àe même que toutes 



— 118 — 

les créations précédentes, est plein de 
grandes pensées, de généreux senti uents 
exprimés dans les vers les plus beaux qui 
se puissent imaginer. 

Le personnage du laquais fut pour Fre- 
derick Lemaitre l'occasion d'un triomphe. 
M. Auguste Vacquerie, qui est resté avec 
M. Paul Meurice au nombre des plus sûrs 
et des plus intimes amis de Victor Hugo, fit 
quatre-vingts lieues pour assister à Ruy- 
Blas. 

Il faut aller jusqu'au 8 mars 1843 pour 
trouver une nouvelle représentation à la 
Comédie-Française, celle des Bur graves, qui 
provoqua des disputes et des collisions. Les 
passions politiques furent pour beaucoup 
dans l'accueil du public; nous aurons 
plus loin à reparler de ce drame dont 
les ligures sont épiques et plus grandes 
que nature. 

Victor Hugo depuis lors ne donna plus 
rien à la scène, quoiqu'il eût depuis long- 
temps terminé les Deux Jumeaux, qui ne 
figurent même pas da >s ses œuvres à l'heure 
actuelle. Quand nous aurons dit qu'il n'a 
point non plus livré encore au public d'au- 
tres chefs-d'œuvre, des drames, des comédies 
Torquemada,la Grand 1 Mère, PEpée,Peut- 



- 119 - 

être frère de Gavroche ; une pièce teenque 
où les Heurs et les arbres parlent, la Forêt 
mouillée, nous aurons terminé noire énu- 
mération, car nous ne saurions qualifier 
autrement notre revue rapide du théâtre 
du maiire. Ecrivant ici une biographie et 
non une étude littéraire, nous ne pouvions 
nous étendre davantage. 

Mais il importe que nous disions avec 
quelle admiration et quel enthousiasme les 
jeunes générations ont accueilli ces ouvrages 
immortels que le second Empire pros- 
crivit jusqu'en 1867, comme il avait pros- 
crit l'auteur. 

A chaque reprise laite depuis le retour 
de Victor Hugo en France, le succès a été 
grandissant et il ira grandissant encore, tant 
à cause de la splendeur et de la pureté de 
la l'orme que de la passion et de la grandeur 
de la trame. 

Victor Hugo est suffisamment vengé des 
dédains de ses contemporains; déjà, lui 
vivant, la postérité acclame sa gloire et sa- 
lue son immortalité. 



CHAPITRE SIXIÈME 



SOMMAIRE 

L'œuvre lyrique de Victor Hwjo dt 1829 à 18 1S. — Ut por 
trait signé Théophile Gautier (182S 1 . — Les Orientait! 
(1829.) — Les Feuilles d'automne (1831). — Les Chants du 
crépuscule (1835). — Les Voix intérieures (1837). — bec 
Rayant et les Ojnbrn (18381. — Victor Hugo et la peine 
de mort — Le Dernier Jour d'un condamné (1829). — 
Claude Gueux (1831). — .Le principt de 1 inviolabilité 
de la vie humaine. — Bazaine épargne. — Four un 
soldat. 

En écrivant en tête du sommaire de ce 
chapitre, Œuvre lyrique de Victor Hugo, 
nous n'avons, pas plus que pour son œj- 
vre dramatique, la prétention de donner a 
nos lecteurs une appréciation, un juge- 
ment. Les vers du poëte du xix e siècle, 
chacun les sait par cœur, ou les a lus, ou 
les lira. 

Nous voulons, admirateur respectueux, 
dire à quelle date parurent les recueils, 
comment ils furent accueillis, et rappeler, 
au moyen de citations brèves, d'extraits 
choisis, l'enthousiasme qu'ils excitèrent. 



— 121 — 

Encore une fois, il s'agit dans ce livre de 
la vie du maître, d'une illustre existence 
pleine de luttes et de douleurs, mais pleine 
aussi de victoires et d'enseignements. 

Pendant tous les jours de notre siècle, 
pour ainsi dire, cet homme a combattu au 
nom de l'émancipation humaine, au nom 
de !a liberté morale, au nom de la liberté 
littéraire, au nom de la liberté politique. 

C'est le récit de cette épopée que nous 
avons pour but de retracer simplement, 
modestement, comme il nous convient. 
Afin de ne laisser dans l'ombre aucun des 
aspects de cette physionomie, nous devons, 
ayant nommé les œuvres théâtrales, revenir 
en arrière, citer les autres et nous efforcer 
de ne passer sous silence rien de ce qui est 
sorti de la plume de \ictor Hugo, véritable 
épée, glaive flamboyant manié par un 
bras de géant. 

A peine il eut manifesté sa puissance 
d'esprit et d'imagination, que des disciples 
ardents, croyants, vinrent lui former escorte. 
Aux premiers rangs de ce bataillon sacré, 
de cette escorte fidèle, figura Théophile 
Gautier, dont les souvenirs sont précieux à 
consulter. 

« Nos états de services d' Hernani % dit 



— 122 — 

celui-ci — trente campagnes, trente repré- 
sentations vivement disputées, — nous 
donnaient presque le droit d'être présenté 
au grand chef. Rien n'était plus simple : 
Gérard de Nerval ou Petrus Borel, dont 
nous avions fait récemment la connais- 
sance, n'avaient qu'à nous mener chez lui. 
Mais à cette idée nous nous sentions pris 
de timidités invincibles. Nous redoutions 
l'accomplissement de ce désir si longtemps 
caressé. Lorsqu'un incident quelconque 
faisait manquer les rendez- vous arrangés 
avec Gérard ou Petrus, pour la présenta- 
tion, nous éprouvions un sentiment de 
bien-être, notre poitrineétait soulagée d'un 
grand poids, nous respirions librement. 

« Victor Hugo était venu se loger dans une 
rue projetée du quartier François 1 er , la rue 
Jean-Goujon, composée alors d'une mai- 
son unique, celle du poète; autour s'éten- 
daient les Champs-Elysées, presque déserts, 
et dont la solitude était favorable à la pro- 
menade et à la rêverie. 

« Deux fois nous montâmes l'escalier len- 
tement, comme si nos bottes eussent eu des 
semelles de plomb. L'haleine nous man- 
quait; nous entendions notre cceur battre 
dans notre gorge et des moiteurs glacées 



— 123 - 

nous baignaient les tempes. Arrivé devant 
la porte, au moment de tirer le cordon de 
la sonnette, pris d'une terreur folle, nous 
tournâmes les talons et nous descendîmes 
les degrés quatre à quatre, poursuivi par 
nos acolytes, qui riaient aux éclats. 

« Une troisième tentative fut plus heu- 
reuse : nous avions demandé à nos com- 
pagnons quelques minutes pour nous 
remettre et nous nous étions assis sur une 
des marches de l'escalier, car nos jambes 
flageolaient sous nous et refusaient de nous 
porter, mais voici que la porte s'ouvrit et 
qu'au milieu d'un Ilot de lumière, tel que 
Phébus-Apollon franchissant les portes de 
l'aurore, apparut sur l'obscur palier, qui? 
Victor Hugo lui-même, dans sa gloire ! 

« Comme Esther devant Assuérus nous 
faillîmes nous évanouir. Hugo ne put , 
comme le satrape vers la belle Juive, éten- 
dre vers nous, pour nous rassurer, son 
long sceptre d'or, parla raison qu'il n'avait 
pas de sceptre d'or, ce qui nous étonna. Il 
sourit, mais ne parut pas surpris, ayant 
l'habitude de rencontrer journellement sur 
son passage de petits poêles en pâmoison, 
des rapiiis rouges comme descoqs ou pâles 
comme des morts, et même des hommes 



— 124 — 

faits interdits et balbutiants. 11 nous releva 
de la manière la plus gracieuse et la plus 
courtoise, car il fut toujours d'une exquise 
politesse, et, renonçant à sa promenade, il 
rentra avec nous dans son cabinet. 

ci Henri Heine raconte que, s'étant proposé 
de voir le grand Gœthe, il avait longtemps 
préparé dans sa tête les superbes discours 
qu'il lui tiendrait, mais qu'arrivé devant 
lui il n'avait trouvé rien à lui dire, sinon 
« que les pruniers sur la route d'iéna à 
Weimar portent des prunes excellentes 
contre la soif » ; ce qui avait fait sourire 
doucement le Jupiter Mansuetus de la poé- 
sie allemande, plus flatté peut-être de cette 
ànerie éperdue que d'un éloge ingénieuse- 
ment et froidement tourné. Notre éloquence 
ne dépassa pas le mutisme, quoique, nous 
aussi, nous eussions rêvé pendant de lon- 
gues soirées aux apostrophes lyriques par 
lesquelles nous aborderions Hugo pour la 
première fois. 

« On peut regarder les dieux, les rois, les 
jolies femmes, les grands poètes un peu 
plus fixement que les autres personnages, 
sans qu'ils s'en fâchent, et nous examinions 
Hugo avec une intensité admirative dont il 
ne paraissait pas gêné. 



— 123 - 

« Ce qui frappait d'abord dans Victor Hugo, 
alors âgé de vingt-huit ans, c'était le front 
vraiment monumental qui couronnait , 
comme un fronton de marbre blanc, son 
visage d'une placidité sérieuse : il était 
vraiment d'une beauté et d'une ampleur 
surhumaines : les plus vastes pensées pou- 
vaient s'y écrire ; les couronnes d'or et de 
laurier s'y poser comme sur un front de 
dieu ou de césar. Le signe de la puissance 
y était. Des cheveux châtain clair l'enca- 
draient et retombaient un peu longs. Une 
l'ace soigneusement rasée, d'une pâleur 
particulière, trouée et illuminée de deux 
yeux fauves pareils à des prunelles d'aigle, 
et une bouche à lèvres sinueuses, à coins 
surbaissés, d'un dessin ferme et volontaire 
qui, en s'entr'ouvrant pour sourire, dé- 
couvrai" des dents d'une blancheur étince- 
lante. Pour costume, une redingote noire, 
un pantalon gris, un petit col de chemise 
rabattu ; la tenue la plus exacte et la plus 
correcte. 

« On n'aurait vraiment pas soupçonnédans 
ce parfait gentleman le chef de ces bandes 
échevelées et barbues, terreur des bour- 
geois à menton glabre. Tel Victor Hugo 
nous apparut à cette première rencontre, 



— 126 - 

et limage est restée ineffaçable dans notre 
souvenir. Nous gardons précieusement ce 
portrait beau, jeune, souriant, qui rayon- 
nait de génie et répandait comme une 
phosphorescence de gloire (1). » 

11 n'y a dans cette page rien qui se puisse 
qualifier d'exagération. Tel apparaissait 
aux jeunes gens, aux artistes enthousiastes 
de 1828, l'auteur à'Hernarri et de Marion 
Delorme, transfiguré à mesure qu'avait 
grandi son génie. 

Cette admiration pour l'œuvre et pour 
l'homme s'est accrue avec les années ; nous 
donnerons plus loin la preuve anecdotique 
du respect qu'impose le poëte à tous ceux 
qui lui sont présentés. 

Cinquante ans après avoir écrit le por- 
trait qui précède, Théophile Gautier, sur 
le point de mourir, disait à quelqu'un 
imaginant qu'il cr.tiquait un livre du maî- 
tre : « Si j'avais le malheur de croirequ'un 
vers de Hugo fût mauvais, je n'oserais pa? 
me l'avouer à moi-même... tout seul... 
dans la cave... sans chandelle ! » 

Reprenons dans l'ordre de publication la 
série de l'œuvre lyrique. 

Aux Odes et Ballades dont nous avons 

(1) Théophile Gautior, Histoire du Romantisme. 



- 127 - 

parlé succédèrent les Orientales, qui pa- 
rurent en 1829. Ces poésies, pleines de 
soleil, étincelantes, lumineuses , magnifi- 
quement colorées, marquent ce que l'on 
peut appeler la seconde manière lyrique de 
Victor Hugo. C'est une suite de visions des 
pays de l'Orient, visions qui nous apparais- 
sent avec des images éclatantes, avec une 
forme belle et pure. Et les mots sonores et 
harmonieusement disposés par un artiste 
amoureux de la couleur exaltent les plus 
généreux sentiments de l'homme, l'amour 
de la patrie et de l'indépendance, en même 
temps qu'ils retracent avec une splendeur 
inconnue les superbes spectacles de la na- 
ture. 

Voilà le but de la poésie, et à ceux qui 
demandaient jadis à quoi bon ces Orien- 
tales ? à quoi rime l'Orient? l'auteur a ré- 
pondu qu'il n'en savait rien; que c'était 
une idée qui lui avait pris d'une façon as- 
sez ridicule, en été, en allant voir coucher 
le soleil. Les Orientales, qui parvinrent en 
quelques semaines à la septième édition, 
furent assez violemment attaq jées : elles 
n'en demeurent pas moins l'œuvre où 
Victor Hugo a, pour la première fois, donné 
libre carrière à son imagination en la main- 



- 128 - 

tenant dans la perfection absolue de la 
forme. 

Jamais le côté matériel et extérieur des 
choses, a dit un critique, n'avait été rendu 
avec autant de relief et de couleur ; jamais 
la versification française n'avait atteint ce 
degré de richesse pittoresque, d'harmonie 
savante, d'ampleur mélodieuse. L'admira- 
tion ne saurait manquer à une œuvre aussi 
puissante, bien qu'on reproche au poëte 
d'axoir peint un Orient imaginaire; l'Orient 
créé par sa rêverie ardente, plutôt que 
l'Orient réel et historique. 

Mais à côté desdescriptions merveilleuses, 
que de strophes touchantes! Qui a oublié 
ces strophes délicieusement tristes : 

Hélas ! que j'en ai vu mourir de jeunes filles ! 
C'est le destin. Il faut une proie au trépas. 
Il faut que Therbe tombe au tranchant des faucilles ; 
Il faut que dans le bal les folâtres quadrilles 
Foulent des roses sous leurs pas. 

Il faut que l'eau s'épuise à courir les vallées; 
Il faut que l'éclair brille et brille peu d'instants, 
Il faut qu'Avril jaloux brûle de ses gelées 
Le beau pommier, trop fier de ses fleurs étoilées, 
Neige odorante du printemps. 

Les Feuilles d'automne qui suivirent les 



— 129 — 

Orientales parurent en 1831 , à la suite 
d'une révolution, à un moment politique 
grave, et cependant elles furent accueillies 
avec la même faveur, avec un égal enthou- 
siasme. 

« En effet, parce que la terre tremble, ce 
n'est pas une raison pour que l'art ne 
marche pas, pour que se taise la poésie qui 
s'adresse à l'homme, à l'homme tout en- 
tier, qui, à l'adolescent parle d'amour; au 
père, de la famille; au vieillard, du passé. Les 
révolutions, ces glorieux changements d'âge 
de l'humanité, transforment tout excepté 
le cœur humain, et il y aura toujours des 
enfants, des mères, des jeunes filles, des 
vieillards, des hommes, enfin, qui aimeront, 
qui s -réjouiront, qui souffriront; c'est à eux 
que va la poésie. » 

Ainsi le poète a pris soin de revendiquer 
d'une voix ferme les droits sacrés de l'art. 

Dans les Feuilles d'automne, Victor Hugo 
commence à débarrasser son esprit des 
croyances étroites de son enfance; il plane 
au-dessus des superstitions. 

«A la verte confiance de la première jeu- 
nesse, à la croyance ardente, à la virginale 
prière d'une âme sloïque et chrétienne, à 
la mystique idolâtrie pour un s'éol être 



- 130 — 

voilé, aux pleurs faciles, ont succédé ur> 
sentiment amèrement vrai du néant des 
choses, un inépuisable adieu à la jeunesse 
qui s'enfuit, aux grâces enchantées que rien 
ne répare; la paternité à la place de l'amour; 
des grâces nouvelles, bruyantes, enfantines, 
qui courent devant les yeux, mais qui aussi 
font monter les soucis au front et pencher 
tristement l'âme paternelle. » 

Un critique de caractère méprisable, mais 
du jugement duquel on doit parfois tenir 
compte, a de la sorte qualifié cette œuvre 
de maturité féconde, en se faisant honneur 
d'avoir salué le premier la gloire et le génie. 

En même te-mpsque changeait la doctrine 
philosophique, les convictions politiques se 
métamorphosaient; et quoique décidé, pour 
le moment, à se tenir à l'écart des luttes du 
forum, Victor Hugo, après avoir chanté les 
femmeset les enfants, fait à la tin des Feuilles 
d'automne une ardente profession de foi •' 

Oui, je suis jeune encore, et quoique sur mon front, 
Où tant de passions et d'œuvres germeront, 
Une ride de plus chaque jour soit tracée, 
Comme un sillon que fait le soc de ma pensée, 
Dans le cours incertain du temps qui m'est donné 
L été n*a pas encor trente fois rayonné, 
fe suis fils de ce siècle ! Une erreur, chaque année, 



- 131 - 

S'en va de mon esprit, d'elle-même étonnée. 
Et. détrompé de tout, mon culte n'est resté 
Qu'à vous, sainte patrie, et sainte liberté ! 
Je hais l'oppression d'une haine profonde. 
Aussi. lorsque j'entends, dans quelque coin du monde, 
Sous un ciel inclément, sous un roi meurtrier, 

Un peuple qu'on égorge appeler et crier ; 

Alors, oh! je maudis, dans leur cour.dans leur antre. 
Ces rois dont les chevaux ont du sang jusqu'au 
Je sens que le poëte est leur juge ! Je sens [ventre ! 
Que la muse indignée, avec ses poings puissants, 
Peut, comme au pilori, les lier sur leur trône, 
Et leur faire un carcan de leur lâche couronne. 
Et renvoyer ces rois qu'on aurait pu bénir, 
Marqués au front d'un vers que lira l'avenir! 
Oh! la muse se doit aux peuples sans défense. 
J'oublie alors l'amour, la famille, l'enfance, 
Et les molles chansons et le loisir serein, 
Et j'ajoute à ma lyre une corde d'airain! 



11 est facile de saisir la transformation des 
croyances; le poëte suit lentement mais 
sûrement le chemin du progrès et se laisse 
aller à un courant irrésistible. 11 ne tardera 
pas. tout en restant respectueux pour des 
doctrines et des hommes jadis aimés, à deve- 
nir tout à fait et pour toujours républicain 
de raison et de cœur. 

Le travail de £on esprit est visible, les 



— 132 — 

fruits de sa réflexion apparaissent à mesure 
qu'il étudie plus profondément l'humanité, 
et chaque œuvre nouvelle marque un pas 
en avant. 

Les Chants du crépuscule, parus en 1835, 
expliquent clairement l'état de son âme. 

Ce qui est peut-être exprimé parfois dans ce 
recueil, a-t-il écrit en le publiant, ce qui a été la 
principale préoccupation de l'auteur en jetant ça et 
là les vers qu'on va lire, c'est cet étrange état cré- 
pusculaire de l'âme et de la société dans le siècle. 
où nous vivons: c'est cette brume au dehors, cette 
incertitude au dedans: c'est ce je ne sais quoi d'à 
demi éclairé qui nous environne. 

De là, dans ce livre ces cris d'espoir mêlés d'hé- 
sitation, ces chants d'amour coupes de plaintes, 
cette sérénité pénétrée de tristesse, ces abattements 
qui se réjouissent tout à coup, ces défaillances re- 
loues soudain, cette tranquillité qui souffre... cette 
crainte que tout n'aille s'obscurcissant, et par mo- 
ments cette foi joyeuse et bruyante à l'épanouisse- 
ment possible de l'humanité. 

Dans ce livre il y a tous les contraires, le doute 
et le dogme comme dans tout ce que nous voyons: 
comme dans nos théories politiques, cinme dans 
nos opinions religieuses, comme dans notre existence 
domestique... 

C'est peut-être le soir qu'on prend pour une aurore ! 
Peut-être ce soleil vers qui l'homme est penché, 
Ce soleil qu'on appelle a l'horizon qu'il dore. 
Cl soleil qu'un espçré est un soleil ccu:h.' ! 



- 133 — 

Et le poète, ne sachant ce qui sortira de la 
révolution de 18U0 tant acclamée, chante !e 
peuple vainqueur en Juillet et adres>e un 
souvenir ému à la colonne qui rappelle une 
gloire passée, voue au mépris public le mi- 
sérable qui trahit et livra pour de l'argent 
la duchesse de Berry; en un mot, loin de 
brûler ce qu'il a adoré, il garde pour ses 
dieux d'autrefois une vénération émue. Il 
les aime toujours, mais il ne croit plus à 
eux et sa foi nouvelle éclate malgré lui quand 
il s'écrie : 

Ceux qui pieusement sont morts pour la patrie 
Ont droit qu'à leur cercueil la foule vienne et prie. 
Entre les plus beaux noms leur nom est le plus beau, 
foute gloire près d'eux passe et tombe éphémère; 

Et, comme ferait une mère, 
La voix d'un peuple entier les berce en leur tombeau. 

Voilà nettement indiquées, croyons-nous, 
les premières fluctuations prétendues d'un 
poëtequi, se laissant entraîner par son ima- 
gination ardente, par son cœur trop géné- 
reux, n'a jamais eu que des paroles respec- 
tueuses pour les rois tombés, même lorsqu'il 
devint l'apôtre de la liberté, le plus illustre 
représentant de la démocratie. 

Dan- la préface d»^ Voix intérieures, en 



- 134 — 

1837, il prend du reste soin de s'étudier 
lui-même et de définir son rôle. 



11 faut que le poète ait dans le cœur cette sym- 
pathique intelligence des révolutions qui implique le 
dédain de l'émeute, ce grave respect du peuple qui 
s'allie au mépris de la foule; que son esprit ne con- 
cède rien aux petites colères ni aux petites vanités: 
que son éloge comme son blâme prenne souvent à 
rebours, tantôt l'esprit de cour, tantôt l'esprit de 
faction. Il faut qu'il puisse saluer le drapeau trico- 
lore sans insulter les fleurs de lis, il faut qu'il puisse 
dans un même livre, presqu'à la même page, a flé- 
trir l'homme qui a vendu une femme » et louer un 
noble jeune prince rour une bonne action bien faite, 
glorifier la haute idée sculptée sur l'arc de l'Etoile 
et consoler la triste pensée enfermée dans la tombe 
de Charles X. Il faut qu il soit attent f à tout, dé- 
sintéressé sur tout, et qu'il ne dépende de rien, 
pas même de ses propres ressentiments, pas même 
de ses griefs pei^onnels. 

... Il faut qu'il ait sans cesse à l'esprit ce but sé- 
vère : être de tous les partis par leur coté généreux, 
n'être d'aucun par leur côté mauvais. La puissance 
du poëte est faite d'indépendance. 

Victor Hugo est constamment préoccupé 
de celle idée d'indépendance. Il y revient, 
en 1810, à la première page du recueil inti- 
tulé : les Rnyons et les Ombres. Il réclame 
pour le poëte le droit d'être libre dans sa 
bienveillance pour ceux qui travaillent, 



- 135 - 

dans son aversion pour ceux qui nuisent, 
dans son amour pour ceux qui servent, dans 
sa pitié pour ceux qui souffrent; libre de 
se pencher sur toutes les misères; libre de 
s'agenouiller devant tous les dévouements. 

Le poète en des jours impies 
Vient préparer des jours meilleurs; 
Il est l'homme des utopies, 
Les pieds ici, les yeux ailleurs. 
C'est lui qui sur toutes les têtes, 
En tout temps pareil aux prophètes 
Dans sa main où tout peut tenir, 
Doit, qu"on l'insulte ou qu'on le loue, 
Comme une torche qu'il secoue 
Faire flamboyer l'avenir. 

Il voit quand les peuples végètent. 
Ses rêves, toujours pleins d'amour, 
Sont faits des ombres que lui jettent 
Les choses qui seront un jour. 
On le raille : qu'importe! Il pense. 
Plus d'une âme inscrit en silence 
Ce que la foule n'entend pas. 
Il plaint ses contempteurs frivoles, 
Et maint faux sage à ses paroles 
Rit tout haut et songe tout bas. 

Nous verrons bientôt Victor Hugo homme 
politique agissant; mais les citations que 
nous venons de faire nous semblent on- 



- 136 - 

cluantes, et, cessant de nous appesantir sur 
L'œuvre lyrique, ce qui n'est point notre 
mission dans ce livre, nous espérons qu'il 
apparaît clairement que la grande intelli- 
gence dont nous rappelons les actes princi- 
paux a toujours été digne d'elle-même. 
Nous souhaitons à ceux qui l'ont calomniée 
une semblable fierté, une égale puissance, 
une même honnêteté. 

Bientôt donc va se dessiner le rôle poli- 
tique; mais avant d'esquisser les traits de 
ce personnage nouveau, il nous faut encore 
une fois revenir sur nos pas pour exami- 
ner un des côtés principaux de la phi- 
losophie de Victor Hugo. Nous voulons 
parler de son opinion nettement arrêtée 
sur la peine de mort. 

En 1829 parut un livre intitulé : le 
Dernier Jour d'un condamné, dans lequel 
sont développées, analysées l'une après 
l'autre, toutes les souffrances physiques, 
toutes les tortures morales que doit éprou- 
ver un homme condamné à mort pendant 
les heures qui précèdent son exécution. 
Dans une préface ajoutée, en 1832, à ce plai- 
doyer terriblement émouvant et qui fut 
passionnément lu, on lit-ceci : 

Ce que l'auteur a en iless de faire, ce qu'ii 



— 137 - 

voudrait que la postérité vit dans son œuvre, ce 
n'esl pas la défense spéciale, el toujours facile, 
et toujours transitoire, de tel ou tel criminel choisi: 
c'est la plaidoirie générale et permanente pour tous 
les accusés présents et à venir: c'est le grand point 
de droit de l'humanité allégué et plaidé à toute voix 
devant la société..., c'est la question de vie et de mort 
déshabillée, dénudée, dépouillée des entortillages 
sonores du parquet, brutalement mise au jour et 
posée où il faut qu'on la voie, et où il faut qu'elle 
soit et où elle est réellement, dans son vrai milieu, 
dans son milieu horrible, non au tribunal, mais à 
l'échafaud, non chez le juge, mais chez le bourreau. 

Jamais Victor Hugo n'a rencontré un 
échafaud sur sa route sans protester au 
nom de l'inviolabilité de la vie humaine. 

En 1834, il écrivit Claude Gueux, récit 
palpitant d'un assassinat excusable, cas 
particulier assez fréquent où la victime est 
moins intéressante que le criminel. 

On sait comment il sauva la vie de Barbes, 
lequel devait lui écrire plus tard en l'appe- 
lant son frèred'exil, le combattant et le mar- 
tyr du progrès, et le remerciant, comme 
d'un service personnel, de tout ce qu'il 
avait fait pour le peuple. 

En 1848, Victor Hugo, à l'Assemblée 
constituante, prit la parole sur cette ques- 
tion de la peine de mort. Il dit qu'il ne 
fallait point que la loi épouvantât la con- 



— 138 — 

science, et qu'après Février le peuple eut 
une grande pensée : le lendemain du joui 
où il avait brûlé le trône il voulut brûlei 
lechafaud. 

En 1849, le poëte sollicita vainement la 
grâce d'un des condamnés de l'affaire 
Bréa . 

En 1851, son fils aîné fut traduit en cour 
d'assises pour avoir protesté dans le jour- 
nal V Événement, contre une exéculion 
qui s'était accomplie avec des détails hor- 
ribles. 

Victor Hugo défendit lui-même son fils, 
qui, malgré la plus étincelante, la plus 
émue, la plus belle des plaidoiries, malgré 
le discours plein d'àme et de grandeur qui 
remua toute l'assistance, fut condamné à 
six mois de prison, après que son père lui 
eût dit, dans une péroraison digne de la 
harangue : « Mon fils, tu reçois aujourd'hui 
un grand honneur, tu as été jugé digne de 
combattre, de souffrir peut-être, pour la 
sainte cause de la vérité... Sois lier, toi qui 
n'es qu'un simple soldat de l'idée humaine 
et démocratique, tu t'es assis sur le banc 
où s'est assis Béranger, où s'est assis La- 
mennais! 

« Sois inébranlable dans tes convictions 



- 139 — 

et que ce soit là ma dernière parole, si tu 
avais besoin d'une pensée pour f affermir 
dans ta foi au progrès, dans ta croyance à 
l'avenir, dans ta religion pour l'humanité, 
dans ton exécration pour l'échafaud, dans 
ton horreur des peines irrévocables et irré- 
parables, songe que tu es assis sur ce banc 
où s'est assis Lesurques! » 

En 1854, Victor Hugo habitant Jersey ap- 
prit qu'on allait pendre un homme à Guer- 
nesey, et écrivit une lettre magnifique aux 
habitants de l'île qui demandèrent la grâce 
du condamné, grâce refusée. Gela valut à 
lord Palmersion, secrétaire d'État à l'inté- 
rieur en Angleterre, une épitre sanglante, 
dans laquelle il est dit entre autres choses : 
« Nous habitons, vous et moi, monsieur, 
l'infiniment petit. Je ne suis qu'un proscrit 
et vous n'êtes qu'un ministre. Je suis de la 
cendre, vous êtes de la poussière. D'atome 
à atome on peut se parler... Vous avez dit : 
que la justice « suive son cours » ; vous 
avez donné cet ordre comme un autre; les 
rabâchages sur la peine de mort vous tou- 
chent peu. Pendre un homme, boire un 
verre d'eau. Vous n'avez pas vu la gravité 
de l'acte; c'est une légèreté d'homme 
d'État, rien de plus. Monsieur, gardez vos 



— MO — 

étourderies pour la terre, ne les offrez pas 
à l'éternité. » 

On le voit ensuite intercédant pour John 
Brown, en Amérique, pour des condamnés 
de Belgique. 

En 18(52, il se mêla au grand débat de la 
îépublique de Genève, relatif à la peine de 
mort et, dans une lettre, exprima le plus puis- 
sant des arguments en faveur de l'abolition : 
« De quel droit constituez-vous Dieu juge 
avant son heure? Quelle qualité avez-vous 
pour le saisir? Est-ce que cette justice-là est 
un des degrés de la vôtre? Est-ce qu'il y a 
plein pied de votre barre à celle-là? Après 
M. Troplong, Dieu? De deux choses Tune: 
ou vous êtes croyant, ou vous ne Têtes pas. 
Si vous êtes croyant comment osez-vous 
jeter une immortalité à l'éternité? Si vous 
ne l'êtes pas, comment osez-vous jeter un 
être au néant? » 

11 y a sans doute des raisons pratiques à 
opposer à cette théorie digne de séduire 
une noble imagination, mais nous ne faisons 
ici que suivre la pensée de Victor Hugo qui 
veut la pitié suprême. 

Fidèle à sa croyance que la vie humaine 
est inviolable, il a tiré plus tard, de ce fait 
que Bazaine, condamné à mort, a eu la vie 



— 141 - 

sauve, celle conclusion que la peine de mort 
a été abolie dans l'armée. 

Pour lui, en jugeant que Bazaine, assassin 
de sa patrie, méritait la mort et en déclarant 
qu'il devait vivre, le haut conseil de guerre 
a décidé que désormais ni la trahison, ni la 
désertion à l'ennemi, ni le parricide (car 
tuer sa patrie, c'est tuer sa mère), ne se- 
raient punis de mort. 

Cette déduction est logique; aussi fut-il 
tenu compte, grâce à ce raisonnement irré- 
futable, de son intercession en faveur d'un 
soldat qu'on allait fusiller à Aix au mois de 
lévrier 1875. 

La vie de ce soldat qui s'appelait Blanc 
fut épargnée. D'autres existences furent 
sauvées grâce aux observations présentées 
par le poète à M. Thiers. 

La bonté est la vertu principale de ce 
génie, qui est doux parce qu'il est puissant, 
qui pardonne parce qu'il est fort. 



CHAPITRE SEPTIÈME 



SOMMAIRE 



Notre-Dame de Paru (1831). — Victor Hugo homme poli- 
tique. — Littérature et philosophie mêlée* (1834). — L'Aca- 
démie française (1841). — Le Iihin (1842). — La Cham- 
bre des pairs (1815). — La révolution de Février ISIS. 

— Attitude de Victor Hugo. — Élection à la Consti- 
tuante. — Les journées de Juin. — Grâce aux vaincus. — 
Proposition d'amnistie. — Votes indépendants. — 
L'Événement (13 août 1848). — Élection à la Législative. 

— Rupture avec la majorité réactionnaire. — Affirma- 
tions républicaines. 



En même temps qu'il livrait bataille au 
théâtre, le jeune maître publiait, en 1831, 
un roman en deux volumes, Notre-Dame 
de Paris, qui eût suffi à immortaliser son 
nom. 

Nous n'analyserons pas cette œuvre puis- 
sante qui est connue du monde entier et 
qui, dans la pensée de l'auteur, voulait ou- 
vrir quelques perspectives vraies sur l'ail 
du moyen âge. 

C'est un archéologue qui a fait revivre 
pour nous, dans ce livre, les monuments 



- 143 - 

du vieux Paris, qui a fouillé, fureté la ca- 
thédrale, dontles fondations et les premières 
constructions remontent au xip siècle, 
et laquelle, après les agrandissements et les 
mulilationsdessièclessuivants, est devenue 
et est restée un des plus purs chefs-d'œuvre 
de l'architecture religieuse, de cette architec- 
ture qui, depuis l'origine des choses jusqu'à 
la découverte de l'imprimerie, est« le grand 
livre de l'humanité, l'expression principale 
de l'homme à ses divers états de dévelop- 
pement, soit comme force, soit comme intel- 
ligence ». 

Cfëst un .savant historien qui a étudié et 
remis en lumière tes mœurs, les lois, les 
surjerstitions du peuple parisien, animant 
de nouveau les physionomies éteintes des 
écoliers, des truands, des alchimistes, des 
poètes, des marchands, des magistrats, 
nous promenant à travers la cour des mira- 
cles et le palais de justice, du cloitre à la 
place de Grève, et plaçant dans ce cadre 
grandiose une œuvre dramatique, vivante, 
poignante. 

r Style et magie de l'art, facilité, sou- 
»lesse et abondance pour tout dire, regard 
cruiateur pour beaucoup' démêler, con- 
laisaance profonde de la foule, de la cohue, 



— 144 — 

de l'homme vain, vide, glorieux, mendiant, 
vagabond, savant, sensuel ; intelligence 
inouïe de la forme, expression sans égale 
de la grâce, de la beauté matérielle et de la 
grandeur; reproduction équivalente et in- 
destructible d'un gigantesque monument: 
gentillesse, babil, gazouillement de jeune 
lille et d'ondine, entrailles de louve et de 
mère, bouillonnement dans un cerveau 
viril de passions poussées au délire, l'au- 
teur possède et manie à son gré tout cela. » 

Ainsi jugeait l'œuvre, dans des portraits 
nontcmporains,\in homme delettresqu'une 
haine vile lit plus tard revenir sur ce juge- 
ment. 

De son côté, Jules Janin enthousiasmé 
écrivit : 

« Notre-Dame de Paris est une terrible 
et puissante lecture dont l'esprit se sou- 
vient, comme d'un horrible cauchemar, 
avec terreur. C'est là surtout que la verve, 
le génie, l'audace, l'inflexible sang-froid et 
l'incroyable volonté du poëte s'étalent dans 
toute leur puissance. 

« Que de malheurs entassés dans ces lugu- 
bres pages! que de ruines relevées, que de 
passions terribles, que d'événements in- 
croyables ! Toute la fange et toute la croyance 



— 145 — 

du moyen âgé sont pétries, remuées et mê- 
lées ensemble avec une truelle d'or et de 
fer. Le poëte a soufflé sur toutes ces ruines 
qui, à sa voix, se sont dressées de toute 
leur hauteur sur le sol parisien. Dans ces 
rues étroites, dans ces places remplies et 
populaires, dans ces coupe-gorges, dans 
cette milice, dans ces marchands, dans ces 
églises, que de passions circulent, toutes 
brûlantes, toutes vivantes, toutes armées! 
chacune d'elles a son vêtement qui lui est 
propre, robe de femme ou robe de prêtre, 
armure ou bonnet; ou bien la passion est 
toute nue et en haillons et toute misérable 
comme une passion de bête féroce... Victor 
Hugo a obéi à sa double vocation de poëte 
et d'architecte, d'historien et de roman- 
cier; il a vécu à la fois d'invention et d» 
souvenirs. Il a fait mugir à la fois toutes 
les cloches de la grande ville, et il en a fait 
battre tous les cœurs, excepté le cœur de 
Louis XL Voilà ce livre, brillante page ar- 
rachée à notre histoire, qui jettera le plus 
grand éclat dans la vie littéraire de l'au- 
teur. » 

Notre-Dame de Parts, qui, malgré les 
préoccupations des esprits, obtint immédia- 
tement un succès retentissant huit éditions 



— 146 — 

en quelques mois, Notre-Dame de Paris 
fut commencée un peu après la révolution 
de 1830. L'auteur, pressé par un traité avec 
son éditeur et ne pouvant obtenir de délai, 
« s'acheta une bouteille d'encre et un gros 
tricot de laine grise qui l'enveloppait du 
cou aux orteils; il mit ses habits sous clé 
pour n'avoir pas la tentation de sortir et 
entra dans son roman comme dans une 
prison... Il ne quitta sa peau d'ours qu'une 
seule fois, pour aller voir juger les minis- 
tres de Charles X, et pour que cette sortie 
n'eût pas de conséquences, il mit par dessus 
son tricot son costume de garde national. 

« Le 14 juillet 1831, le livre était fini. La 
bouteille d'encre que Victor Hugo avait ache- 
tée le premier jour était finie aussi ; il était 
arrivé en même temps à la dernière ligne 
et à la dernière goutte , ce qui lui donna 
un moment l'idée de changer son titre et 
d'intituler son roman : Ce qiïil y a dans 
une bouteille d'encre (1). » 

Le retentissement du livre, a raconté 
M. Gustave Rivet, attira une foule de cu- 
rieux à la vieille basilique de Philippe-Au- 
guste. 

(I) Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie. 



— 147 — 

Victor Hugo y conduisit un jour une 
dame pour lui faire lui-même les honneurs, 
de sa cathédrale. Quand le cicérone obligé 
qui accompagnait les visiteurs fut arrivé 
près delà chambre du sonneur au-dessus 
de la galerie, ouvrantla porte d'une cellule : 
«C'est là, dit-il, que Victor Hugo aécrit son 
roman. 11 n'a pas quitté cette chambre sans 
avoir fini son livre. Voilà sa table, sa chaise 
et son lit. » 

Le poëte, riant sous cape, écoutait irnpn s - 
sible ; quand le guide eut achevé son bo- 
niment, il remit, sans se faire connaître, un 
pourboire à celui qui lui faisait avec tant 
d'assurance les honneurs de sa chambre 
où il n'était jamais entré. 

A Notre-Dame devaient succéder deux 
autres romans, la Quiquengrog^e, peinture 
du moyen âge féodal, et le Fils de la Bos- 
sue; ces deux livres annoncés il y a près de 
soixante ans n'ont jamais été faits ; le roman 
qui suivit s'appela les Misérables . 

On sait maintenant comment Victor Hugo 
marqua son rang dans tous les genres, à la 
"tête des écrivains de son temps. Ce fut, 
avons-nous dit, une lutte quotidienne, et, 
pour vaincre, il fallait produire, produire 
sans cesse, se jeter dans la mêlée et répondre 



— 148 — 

par des coups hardis aux attaques veni- 
meuses de critiques hargneux, injustes, 
méprisables, tels que Gustave Planche et 
Dufaï. Les morsures de ces reptiles étaient 
heureusement peu dangereuses, et de ces 
attaques le poëte sortit plus vaillant, plus 
glorieux. 

Rien de ce qui touche à l'homme n'est 
resté étranger à cet esprit d'une prodigieuse 
activité; les questions d'art et d'esthétique, 
la religion, l'étude des problèmes sociaux, 
tout fut par lui envisagé, discuté. 

Jouissant d'une gloire véritable, devenu 
le maitre d'une littérature et d'une langue 
qu'il avait renouvelées, pouvant imposer 
comme une loi ses fantaisies mêmes, il eût 
pu s'enivrer de son triomphe et déchoir ; 
loin de là, travailleur opiniâtre, infatigable, 
acharné, il produisit dans sa maturité et 
dans sa vieillesse des chefs-d'œuvre supé- 
rieurs aux premiers, n'estimant pas que sa 
tâche fût remplie, puisqu'il lui restait des 
idées à remuer, des pensées à émettre. 

Avant de résumer les œuvres de la se- 
conde partie de sa vie, esquissons rapide- 
ment son portrait politique . 

On se rappelle les changements survenus 
dans ses opinions depuis le royalisme de sa 



— 140 — 

jeunesse. Il devint libéral sous Charles X,. 
suivant en cela le courant qui entraînait 
toutes les intelligences; or, le bonapartisme 
apparaissait alors comme une des formes du 
libéralisme; de là sa part de collaboration 
à la légende napoléonienne, à l'aide de la- 
quelle il s'efforça quelque temps (il Ta amè- 
rement regretté depuis) d'exciter la fibre 
patriotique. 

Une fois détaché de la Restauration, il 
chanta en 1830 la victoire du peuple, tout 
en pleurant : 

sur cette race morte 

Que rapporta l'exil et que l'exil remporte. 

Quoique devenant l'écho des idées démo- 
cratiques, il n'abandonne pas tout à coup 
le principe monarchique et l'on retrouve 
dans son Journal des idées et des opinions 
d'un révolutionnaire de 1830, publié dans 
l'ouvrage intitulé : Littérature et philoso- 
phie mêlées, les hésitations et les progrès 
de cet esprit. Quelques pensées suffiront. 



Après juillet 1830, il nous faut la chose repu' 
blique et le mot monarchie. 



— 150 — 
Les rois ont le jour, les peuples ont le lendemain. 

La république, comme l'entendent certaines gens, 
c'est la guerre de ceux qui n'ont ni un sou, ni une 
idée, ni une vertu, contre quiconque a l'âme de ces 
trois sortes de choses. 

La république, selon moi, la république qui n'est 
pas encore mûre, mais qui aura l'Europe dans un 
siècle, c'est la société, souveraine de la société; se 
protégeant, garde nationale; se jugeant jury: s'ad- 
îninistrant commune; se gouvernant collège élec- 
toral. 

Les quatre membres de la monarchie, l'armée, la 
magistrature, l'administration, la pairie, ne sont 
pour cette république que quatre excroissances gê- 
nantes qui s'atrophient et meurent bientôt. 

Très-bonne loi électorale 

Quand le peuple saura lire. 

Article I. — Tout Français est électeur. 
Article II. — Tout Français est éligible. 

Si le clergé n'y prend garde et ne change de vie, 
on ne croira bientôt plus en France à d'autre trinité 
qu'à celle du drapeau tricolore. 

Une révolution est la larve d'une civilisation. 



Les affirmations sont assez nettes si l'on 
songe que l'avènement de Louis-Philippe 
était considéré par beaucoup comme la 
meilleure des républiques , si l'on se souvient 



— 151 - 

surtout qu'en 1830 le parti républicain se 
contentait de souvenirs, d'aspirations, et 
n'avait ni cohésion, ni programme arrêté. 

Les premières années du règne du roi- 
citoyen furent, du reste, calmes; les passions 
s'apaisèrent; on se prit à espérer la solution 
pacifique des problèmes sociaux. Rien de 
surprenant donc à ce que Victor Hugo vît 
là un progrès et fit acte d'adhésion et de 
dévouement à la monarchie nouvelle. 

Cela ne l'empêcha pas d'écrire en 1834 
une remarquable étude sur Mirabeau, dans 
laquelle il dit : 

Quelques reproches qu'on ait pu justement lui 
faire, nous croyons que Mirabeau restera grand. De- 
vant la postérité tout homme et toute chose s'ab- 
sout par la grandeur. 

Aujourd'hui que presque toutes les choses qu'il a 
semées ont donné leurs fruits dont nous avons 
goûté, la plupart bons et sains, quelques-uns amers; 
aujourd'hui que le haut et le bas de sa vie n'ont 
plus rien de disparate aux yeux, tanl les années qui 
s'écoulent mettent bien les hommes en perspective ; 
aujourd'hui qu'il n'y a plus pour son génie ni ado- 
ration, ni exécration, et que cet homme, furieuse- 
ment ballotté, tant qu'il vécut, d'une extrémité à 
l'autre, a pris l'attitude calme et sereine que la mort 
donne aux grandes figures historiques: aujourd'hui 
que sa mémoire, si longtemps traînée dans la fanga 
et baisée sur l'autel, a été retirée du Panthéon d« 



- 152 - 

Voltaire et de l'égout de .Marat, nous pouvons froide- 
ment le dire : Mirabeau est grand. 11 lui est resté l'o- 
deur du Panthéon et non de l'égout. L'impartialité 
historique, en nettoyant sa chevelure souillée dans 
\c, ruisseau, ne lui a pas de la même main enlevé son 
auréole. On a lavé la boue de ce visage et il conti- 
nue de rayonner. 



Victor Hugo, quoique depuis longtemps 
mêlé aux discussions politiques, ne pouvait 
pas être député, parce qu'il n'était point 
assez riche ; il ne pouvait être pair que si le 
roi le choisissait comme tel. Une seule tri- 
bune lui restait accessible, celle de l'Aca- 
démie française. 

Il se présenta en 1836, M. Dupaty lui fut 
préféré! Il se présenta de nouveau en 1839, 
M. Mole l'emporta ! 11 se présenta une troi- 
sième fois en 1840, l'Académie choisit 
M. Flourens! Enfin ilfutélu, en 1841 , membre 
de la docte compagnie, en remplacement de 
Xépomucène Lemercier. On peut donc dire 
qu'il força la porte, ce qui s'explique pres- 
que : malgréou plutôt à cause de son immense 
renommée et de sa popularité, il ne comp- 
tait parmi les académiciens que des adver- 
saires acharnés, des écrivains de l'école 
classique qui n'avaient cessé de l'attaquer. 

11 fut reçu solennellement le 3 juin de la 



— 153 - 

même année. Son discours de réception 
commence par un éloge pompeux de Napo- 
léon I er , mais il continue par cette réflexion: 

Tout dans le continent s'inclinait devant l'empe- 
reur, tout excepté six poètes, excepté six penseurs, 
restés seuls debout dans l'univers agenouillé : Ducis, 
Delille. Mme de Staël, Benjamin Constant, Chateau- 
briand. Lemercier. 

... Ces six esprits révoltés contre un génie, ces 
six renommées indignées contre la gloire, ces six 
poètes irrités contre un héros, représentaient en 
Europe la seule chose qui manquât alors à l'Europe, 
l'indépendance; ils représentaient en France la seule 
chose qui manquât alors à la France, la liberté... La 
résistance n'était pas seulement légitime, elle était 
glorieuse. 

Et, après des louanges adressées à Népo- 
mucène Lemercier, qui, ami de Bonaparte 
consul, devint, par amour de la liberté, 
ennemi de Napoléon empereur, il concluait, 
louant Malesherbe à son tour, en affirmant 
que « l'éducation des masses par les écoles, 
les ateliers et les bibliothèques, l'améliora- 
tion graduelle de l'homme par la loi et par 
l'enseignement, voilà le but sérieux que 
doit se proposer tout bon gouvernement et 
tout vrai penseur ». 

— On retrouve là les préoccupations ha- 
bituelles de Victor Hugo, le souci des amé- 



9. 



— 154 — 

liorations sociales. 11 prononça à l'Académie 
quelques autres discours également remar- 
quables et dans lesquels se manifeste tou- 
jours le souci de l'émancipation humaine. 

Le Rhin, dont les deux premiers vo- 
lumes parurent en 1843, et le troisième en 
1845, traite la question politique seulement 
dans sa Conclusion, dont le dernier mot est 
qu'il faut donner au peuple sa part de 
pouvoir. Cet ouvrage, composé de Lettres à 
un ami, est un récit de voyage humoris- 
tique et archéologique; la forme en est fa- 
milière, mais il s'y déploie une surprenante 
érudition. 

C'est la causerie du savant spirituel qui 
nous promène d'Aix-la-Chapelle à Cologne, 
et de Mayence à Francfort, visitant tous les 
monuments, racontant la légende des villes, 
des châteaux-forts et des hameaux; énon- 
çant des sentences ; se laissant aller à des 
digressions philosophiques; faisant des ré- 
cits pittoresques remplis d'incidents et de 
surprises, de réflexions sérieuses ou co- 
miques. Il y a aussi des pages prophétiques 
dans ce livre, et l'on ne saurait trop 
méditer cette affirmation de Victor Hugo : 
« L'Angleterre et la Russie, alliées à la fin du 
premier empire, en prenant à la France et 



— 155 — 

en donnant à l'Allemagne la rive gauche 
du Rhin, ont créé entre l'Allemagne et la 
France un motif permanent de haine. » 

On se plait à répéter que les poètes n'en- 
tendent rien à la politique : voilà cepen- 
dant, prise entre mille, une réflexion de 
poète qui en dit plus que heaucoup d'as- 
sertions diplomatiques. 

Louis-Philippe crut évidemment que 
l'opinion de Victor Hugo pouvait être utile 
dans les affaires de l'État, puisque, malgré 
son peu de goût pour l'imagination en po- 
litique et même en littérature, il appela 
celui-ci à la Chambre des pairs par ordon- 
nance royale du 16 avril 184o. 

Le nouvel homme d'État s'assit, — cela 
donne une idée de l'âge vénérable des pairs 
de France à cette époque, — s'assit à côté du 
vicomte de Pontécoulant, qui avait voté la 
mort de Louis XVI ; devant lui se trouvait 
le maréchal Soult, maréchal avant sa nais- 
sance; son président était le duc Pasquier, 
qui, jeune conseiller, avait jugé Beaumar- 
chais, mort en 1799. 

Il se montra conservateur, mais avec une 
entière indépendance et ne s'asservit pas à 
la politique du ministère, tout en rendant 
pleine justice « au plus éminent des rois de 



— 150 — 

l'Europe », « au sage couronné qui laissait 
tomber du haut de son trône les paroles de 
la paix universelle ». 

C'est le 18 février 1846 qu'il monta pour 
la première lois à la tribune pour défendre 
les droits des artistes, la propriété de leurs 
œuvres, la inarque de fabrique, qui, à son 
avis, étaitune signât cre, une responsabilité, 
aussi bien eu matière d"art qu'en matière 
de commerce. 

L'année suivante, le 17 juin 1847, il pro- 
nonça un beau discours au sujet d'une 
pétition par laquelle le prince Jérôme 
demandait à rentrer en France : il aver- 
tit le pouvoir de s'occuper plus activement 
des masses, de ces classes nombreuses, et 
laborieuses où il y a tant de courage, tant 
d'intelligence, tant de patriotisme, où il y 
a tant de ferments redoutables, ce qui, selon 
lui, constituait un danger et pouvait ouvrir 
brusquement un abime. 

Encore une prévision qui devait se réali- 
ser quelques mois plus tard lorsque la ré- 
volution de Février 1848 emporta la dy- 
nastie de Juillet 1830. 

Victor Hugo se jeta alors dans la mêlée. 
Si le gouvernement de Louis-Philippe avait 
tenu ses promesses et favorisé la liberté, 



— 157 — 

sans doute le grand poëte, plein de bien ve il 
lance et de bonté, serait resté un philosopha 
humanitaire, ému, attentif, se contentai) 
d'enseigner et d'avertir; mais lorsque se dé 
chaîna la tempête qui, en balayant un trône, 
fit faire au progrès un pas en avant, son 
grand cœur ne pouvait rester indifférent; il 
donna son assentiment « à cette majes- 
tueuse forme sociale, la République, que 
nos pères ont vue grande et terrible dans 
le passé, et que nous voulons tous voir 
grande et bienfaisante dans l'avenir ». 

Il obtint environ soixante mille voix aux 
premières élections pour l'Assemblée consti- 
tuante, et fut élu aux élections complémen- 
taires de juin 1848. jetant sincère, con- 
vaincu, exempt d'ambition et de parti pris, 
il fut quelque temps à choisir la place qui 
lui convenait dans la cohue des hommes 
nouvellement appelés aux affaires, et se 
contenta d'abord de voter avec indépen- 
dance, selon sa conscience. 

Dans sa première harangue, il se pro- 
nonça fermement contre les ateliers natio- 
naux, faisant appel à la concorde, s'adres- 
sant aux philosophes initiateurs, aux pen- 
seurs démocrates, aux socialistes : « Toutes 
les fois, leur disait-il, que vous ne mettez 



— 158 — 

pas en question la famille et la propriété, 
ces bases saintes sur lesquelles repose 
toute civilisation, nous admettons avec vous 
les instincts nouveaux de l'humanité ; ad- 
mettez avec nous les nécessités momenta- 
nées des sociétés. » 

Ce discours marque nettement la rupture 
avec le parti conservateur et réactionnaire. 

Survinrent les tragiques journées de Juin. 
Cette insurrection avait-elle raison ? — Telle 
est la question que s'est posée Victor Hugo 
au début de son livre intitulé : Depuis 
Vexil. 

11 y répond en ces termes : 

On serait tenté de répondre oui et non. 

Oui, l'insurrection de Juin avait raison, si l'on 
considère le but qui était la réalisation de la Répu- 
blique: non, si l'on considère le mojen qui était le 
meurtre de la République. Elle tuait ce qu'elle vou- 
lait sauver. Méprise fatale. 

... L'insurrection de Juin faisait fausse route. 

En monarchie, l'insurrection est un pas en avant ; 
en république, c'est un pas en arrière. 

L'insurrection n'est un droit qa'à la condition 
d'avoir devant elle la vraie révolte, qui est la mo- 
narchie. Un peuple se défend contre un homme, 
cela est juste. 

Un roi, c'est une surcharge: tout d'un côté, rten 
de l'autre; faire contre-poids à cet homme excessif 
est nécessaire: l'insurrection n'est autre autre chose 
qu'un rétablissement d'équilibre. 



— 159 - 

En république, toute insurrection est coupable. 

C'est la bataille des aveugles. 

C'est l'assassinat du peuple par le peuple. 

En monarchie, l'insurrection c'est la légitime dé- 
fense ; en république, l'insurrection c'est le suicide. 

La République a le devoir de se défendre même 
contre le peuple: car le peuple c'est la République 
d'aujourd'hui, et la République c'est le peuple d'au- 
jourd'hui, d'hier et de demain. 

Tels sont les principes. 

Donc, l'insurrection de juin 1848 avait tort. 

Hélas ! ce qui la fit terrible c'est qu'elle était vé- 
nérable. 

Au fond de cette immense erreur on sentait la 
souffrance du peuple. C'était la révolte des déses- 
pérés. La République avait un premier devoir, ré- 
primer cette insurrection: et un deuxième devoir, 
l'amnistier. L'Assemblée nationale fit le premier de- 
voir et ne fit pas le second, faute dont elle répondra 
devant l'histoire. 



Victor Hugo dira plus tard les mêmes 
choses après l'insurrection de la Commune 
en 1870. En 1848, mettant en pratique ses 
principes de pardon aux vaincus, il sauva 
la vie de plusieurs insurgés. 

Lorsqu'il revint dans son appartement 
de la place Royale que les révoltés avaient 
^envahi pour y chercher des armes sans se 
permettre un larcin ou une dévastation, la 
maison était occupée par les soldats de 
l'ordre. Le concierge, accusé d'avoir ouvert 



— 160 — 

aux insurgés une porte de derrière, était à 
genoux contre le mur, sur le point d'être 
fusillé. Victor Hugo fit comprendre aux 
gardes nationaux que ces représailles souil- 
lent la victoire, et le concierge fut sauvé. 

Le poète arracha également à une justice 
trop sommaire un homme de lettres, un 
architecte nommé Roland, Georges Biscar- 
rat, neveu de l'ancien maître d'étude de la 
pension Cordier, le comte de Fouchécourt, 
légitimiste qui s'était activement mêlé à 
l'insurrection, et quatre insurgés auxquels 
il lit, un à un, traverser les postes en les 
faisant passer pour ses domestiques. 

Il ne se borna pas à sauver ceux que le 
hasard plaça sur sa route; il proposa, quel- 
ques jours plus tard, dans une réunion de 
représentants du peuple, une amnistie 
pleine, entière, absolue. Victor Schœlcher 
embrassa l'orateur en entendant cette pro- 
position qui ne fut point accueillie. 

Sous l'administration du général Cavai- 
gnac, Victor Hugo se maintint d'abord avec 
une complète indépendance dans la nuance 
modérée. Ainsi il repoussa les demandes 
en autorisation de poursuites contre MM. 
Louis Blanc et Caussidière; refusa de voter 
que Cavaignac avait bien mérité de la 



- 161 - 

patrie; repoussa l'ensemble de la constitu- 
tion, parce que, partisan de l'institution de 
deux Chambres, et considérant celle d'une 
Chambre unique comme extrêmement pé- 
rilleuse, il ne croyait pas, ainsi qu'il l'écri- 
vit le 6 novembre au Moniteur, pouvoir 
adopter une constitution où ce genre de 
calamité était déposé. 

Cette dernière opinion a été controversée 
et combattue par de puissantes raisons ; on 
doit cependant reconnaître qu'à cette épo- 
que une seconde Chambre aurait probable- 
ment opposé au coup d'État de Décembre 
un obstacle invincible. 

Il réclama ensuite la liberté de la presse 
un moment suspendue par l'état de siège, 
revendiqua l'abolition de la peine de mort 
et repoussa, en trop nombreuse compagnie, 
hélas! l'amendement Grévv (1). 

Victor Hugo, décidé à combattre par tous 
les moyens en faveur de la liberté et de la 
démocratie, fonda le 1 er avril 1848 un jour- 
nal intitulé V Événement, qui eut pour épi- 
graphe cette pensée du poëte : « Haine 
vigoureuse de l'anarchie, tendre et profond 
amour du peuple. » 

(1) Voir, dans notre Histoire complète à». M. Juifs T- V« 
les détails relatifs à ce fait. 



- 162 

Cette feuille, qui devait d'abord s'appe- 
ler la Pensée, est un des monuments les 
plus curieux du journalisme en France. Le 
programme rédigé par le Maître dit ce qu'il 
entreprit : 

Ce sera l'accès de fièvre quotidien d'une nation 
en travail de civilisation. Mais, espérons-le, la 
France sera bientôt délivrée, la constitution naîtra, 
et alors les jours tranquilles reparaîtront. Les cons- 
titutions ont besoin de l'orage pour naître et de la 
paix pour vivre. 11 en est du cœur humain comme 
du sol : la charrue commence, le soleil achève. 

... Nous venons tenter l'oeuvre de la réconciliation. 
Nous voulons combattre l'anarchie qui est la mort 
de la société, et défendre le peuple qui en est la 
rie... 

Nous voulons chercher comment on pourrait as- 
surer le travail, qui donne à l'individu le pain du 
corps, et développer l'art, qui donne à l'humanité 
le pain de l'âme; dissiper enfin dans le monde libre 
et lumineux de notre république les dernières fata- 
lités et les dernières ténèbres de l'ignorance, qui 
est la nuit de l'esprit, et de la haine qui est la nuit 
du cœur. Et ce qui sortirait de noire idéal réalisé, 
ce serait la république civilisation, république 
heureuse comme le rêve, et belle comme l'idée!... 
république qui serait, en un mot, le majestueux em- 
brassement du genre humain sous le regard de Dieu 
satisfait. 

Au journal collaboraient M. Auguste 
Vacquerie, « ce ferme et ardent esorit plein 



— 163 — 



d'éclat, d'énergie et de conviction », 
M. Paul Meurice, dont tout le monde con- 
naît le talent et la valeur, M. Théophile 
Gautier, MM. Charles et François-Victor 
Hugo, etc. 

On a dit que Y Événement avait été fondé 
dans l'intérêt exclusif de la personnalité du 
poëte. 

Cette assertion est absolument fausse; 
Victor Hugo admiré, respecté, vénéré et, 
mieux encore, aimé de tout un peuple, ne 
songeait qu'aux moyens de rendre ce peu- 
ple heureux et n'avait ni ces rêves, ni ces 
visées ambitieuses qui hantaient Lamartine 
patroné par le Bien public. Mais V Événe- 
ment, tout en s'efforçant de déraciner ce 
« préjugé vulgaire et absurde qu'un poëte 
est inhabile et incompétent dans les affaires 
humaines », et en disant de son chef avec 
un enthousiasme aisé à comprendre qu'il, 
était « bras et tête, cœur et pensée, glaive 
et flambeau, doux et fort, conquérant et 
législateur, roi et prophète, lyre et épée, 
apôtre et messie »; V Événement, disons- 
nous, malgré ces métaphores étincelantes 
enfantées par un dévoûment sincère, défen- 
dit surtout et avant tout la cause de la révo- 
lution et eut une importance réelle. 



- 1G4 - 

Son succès était devenu très-vif au mo- 
ment des poursuites judiciaires motivées 
par les attaques de Charles Hugo contre la 
peine de mort ; nous avons rappelé plus 
haut comment le poète détendit son fils. 

Le journal, suspendu pour un mois à la 
suite d'une série d'articles de François 
Hugo, reparut le lendemain de sa condam- 
nation sous le titre de V Avènement du 
peuple; le soir même de cette réapparition, 
M. Vacquerie se vit intenter un procès re- 
posant sur cinq chefs d'accusation dont l'un 
entraînait la mort. Le vaillant rédacteur en 
chef du Rappel fut condamné à six mois 
de prison, et V Avènement du peuple dis- 
parut bientôt définitivement. 

V Événement fit une guerre très-vive au 
général Cavaignac à l'égard duquel Victor 
Hugo témoigna d'une constante hostilité, 
un sabre lui apparaissant redoutable et sus- 
pect. 

L'ancien pair de France, au milieu des 
murmures de la gauche, demanda, le 30 jan- 
vier 1849, à la Constituante, de se dissou- 
dre et de faire place à une assemblée légis- 
lative. Ce fut donc encore sous les auspices 
du parti réactionnaire qu'il se présenta aux 
élections de mai 1819 et qu'il fut élu le 



— 165 — 

dixième sur la liste des vingt-huit députés 
de Paris. Son attitude à la Législative 
changea fermement. 

Il devint le défenseur de la démocratie. 

Il se sépara de ses anciens amis, au sujet 
de la proposition de M. de Melun, relative 
à l'assistance publique, soutenant cette pro- 
position, le 10 juillet 1849, mais au moyen 
d'arguments justement considérés comme 
socialistes; il somma l'Assemblée de faire 
des lois contre la misère. 

La rupture éclatante et délinitive de Vic- 
tor Hugo avec la majorité date du 20 octo- 
bre, de la discussion relative aux affaires 
de Rome. Il combattit avec vigueur l'inter- 
vention française et « repoussa de toutes 
les forces de son cœur indigné, les sauva- 
ges auxiliaires qui prétendaient, eux aussi, 
défendre une grande, une sainte cause, et 
qui faisaient à la civilisation l'abominable 
injure de la défendre par les moyens de la 
barbarie ». 

La façon dont il caractérisa la papauté 
amena entre lui et M. de Montalembert un 
échange de paroles très-vives. 

Une fois engagé dans le parti républicain, 
il en devint de suite l'organe le plus reten- 
tissant. 



— 1(36 — 

Les questions de l'enseignement, de la 
réforme électorale, de la déportation, du 
cautionnement des journaux, delà révision 
de la constitution ramenèrent souvent à la 
tribune. Ses discours véhéments, sa parole 
singulièrement puissante, son éloquence 
vigoureuse, hautaine, entraînante, excitant 
l'admiration et l'enthousiasme des uns, 
l'indignation et la fureur des autres, dé- 
chaînèrent dans l'Assemblée des orages in- 
descriptibles, des tumultes immenses. 

Durant près de trois années, l'orateur eut 
avec ses anciens collègues de la pairie et 
de la droite une série de duels de tribune, 
de joutes brillantes autant que passion- 
nées. 

Sa conversion à la forme républicaine le 
faisait accuser de trahison par ses admira- 
teurs d'autrefois; M. de Montalembert se 
montra implacable, acharné, et jeta à la 
face du poëte les strophes de sa jeunesse, 
les vers royalistes, les odes napoléoniennes. 

A ces accusations violentes celui-ci répon- 
dit victorieusement, ne cessant d'invoquer 
les principes de justice et de générosité aux- 
quels il est demeuré fidèle toute sa vie, 
contraint de s'indigner en présence des 
mesures réactionnaires chaque jour proDO- 



— 167 — 

sées, de s'opposer à Ja mutilation du suf- 
frage universel et à cette triste expédition 
de Romequepréconisaientd , anciens apôtres 
de la fraternité des peuples. 

Ces palinodies le révoltaient avec rai- 
son ; il accomplissait son devoir en honnête 
homme. 

Quelques lignes tirées de la préface de 
i'édition de 1853 des Odes et Ballades ré- 
sument ce qu'a été son évolution : 

« De toutes les échelles qui vont de 
l'ombre à la lumière, la plus méritoire et 
la plus difficile à gravir, certes, c'est celle- 
ci : être né aristocrate et royaliste et deve- 
nir démocraie... Dans cette âpre lutte 
contre les préjugés sucés avec le lait, dans 
cette lente et rude élévation du faux au 
vrai, qui fait en quelque sorte de la vie 
d'un homme et du développement d'une 
conscience le symbole abrégé du progrès 
humain, à chaque échelon qu'on a franchi, 
on a dû payer d'un sacrifice matériel son 
accroissement moral, abandonner quelque 
intérêt, dépouiller quelque vanité, renon- 
cer aux biens et aux honneurs du monde, 
risquer sa fortune, risquer son foyer, ris- 
quer sa vie. Aussi, ce labeur accompli est-il 
permis d'en être lier... surtout lorsque, 



— lf>8 — 

l'ascension faite, on a trouvé au somme' 
de réchelle de lumière, la proscription. » 
C'est en effet vendre singulièrement sa 
conscience que servir non pas le pouvoir 
mais le peuple, que combattre le despote 
devenu tout-puissant et ne réclamer d'au- 
tre récompense qu'un exil qui pouvait être 
éternel et la satisfaction du devoir accompli. 



CHAPITRE HUITIÈME 

SOMMAIRE 

Le prince Louis-Napoléon Bonaparte chei Victor Hugo. — 
Le coup d'Etat. — L'hospitalité en Belgique. — Le 
poète en exil. — Séjour à Jersey (1S53). — Marine- 
Terrace. — La liberté anglaise. — Histoire d'un crime. — 

~~Nâpo~Mvn le Petit. — Les Châtiments. — Installation a Guer- 
nesey. — Hauteville-House. — La mort d'une fille. — Les 
Contemplations 1856). — La Légende des siècles (1859). — 
Les Misérables (1862). — William Shakspeare. — Les 
Chansons des rues et des bois (1865). — Les Travailleurs 
de la mer (1866). — V Homme qui rit (1869). — Un nou- 
veau coup du sort. 

En même temps qu'il attaquait Cavai- 
gnac dont on redoutait la dictature, le 
journal V Événement soutenait la can- 
didature du prince Louis-Napoléon Bona- 
parte. 

Le prince n'inspirait aucune inquiétude. 
11 avait pendant son exil écrit et publié des 
livres qui semblaient inspirés par une 
pensée démocratique, par un sincère désir 
de progrès : C Extinction du paupérisme, 
V Analyse de la question des siccres, les 
Idées napoléoniennes 



— 170 — 

Il se disait « humanitaire, citoyen avant 
d'être Bonaparte »; il se déclarait, dans les 
Rêveries politiques, républicain convaincu, 
avait acclamé la République après la révo- 
lution de Février, s'était fait nommer re- 
présentant du peuple à l'Assemblée consti- 
tuante, avait affirmé à la tribune que toute 
sa vie serait consacrée à V affermissement 
de la République et qu'il ne songeait 
qu'à la liberté et à la démocratie. 

Quelques-uns, Victor Hugo était du nom- 
bre, le croyaient, en 1848, convaincu, ho- 
norable ; d'autres l'appelaient idiot; per- 
sonne ne le redoutait. 

Quand il fut élu président de la Répu- 
blique, il jura solennellement la constitution, 
le 20 décembre 1848, et répéta dans des 
manifestes qu'il n'était point ambitieux, 
qu'il était lié par son serment. 

Au moment où quelques esprits pré- 
voyants commencèrent à entrevoir le coup 
d'Etat, Louis Bonaparte se rendit chez 
Victor Hugo. 

Le poète venait de quitter son apparte- 
ment de la place Royale et s'installait rue 
de la Tour-d'Auvergne, n° 37. Il s'occupait 
de son aménagement et était perché sur 
une échelle lorsque Bonaparte entra. 



- 171 — 

« Monsieur Victor Hugo, dit-il, je sais 
que vous avez la bonté de m'être favora- 
ble; je suis calomnié, je viens m J expliquer 
avec vous. Est-ce que je vous fais l'effet 
d'un insensé? On suppose que je voudrais 
recommencer Napoléon? Il y a deux hommes 
qu'une grande ambition peut se proposer 
pour modèles : Napoléon et Washington. 
L'un est un homme de génie, l'autre est 
un homme de vertu. Il est absurde de se 
dire : je serai un homme de génie ; il est 
honnête de se dire : je serai un homme de 
vertu. Qu'est-ce qui dépend de nous? 
Qu'est-ce que nous pouvons par notre vo- 
lonté? Etre un génie? Non. Etre une 
probité? Oui. Avoir du génie n'est pas un 
but possible ; avoir de la probité en est un. 
Et que pourrais-je recommencer de Napo- 
léon? une seule chose. Un crime. La belle 
ambition! Pourquoi me supposer fou? La 
République étant donnée, je ne suis pas 
un grand homme, je ne copierai pas Napo- 
léon ; mais je suis un honnête homme, 
j'imiterai Washington. Mon nom, le nom de 
Bonaparte, sera sur deux pages de l'his- 
toire de France ; dans la première il y aura 
le crime et la gloire, dans la seconde il y 
aura la probité et l'honneur. Et la seconde 



— 172 — 

vaudra peut-être la première. Pourquoi? 
parce que si Napoléon est plus grand, Wa- 
shington est meilleur. Entre le héros cou- 
pable et le bon citoyen, je choisis le bon 
citoyen. Telle est mon ambition (1). — » 

L'académicien Saint-Priest fut témoin de 
cette confidence, à laquelle il accorda con- 
fiance, comme tant d'autres à cette époque. 
Mais Victor Hugo ne tarda pas à démêler 
la fourberie ou du moins à la pressentir ; il 
fut un de ceux qui, dans l'Assemblée, en 1851, 
gardaient un certain doute et hochaient 
parfois la tête; mais ceux-là passaient 
pour imbéciles. 

Victor Hugo s'aperçut un jour que le 
front de Napoléon brisait le masque étroit 
du président de la République; lorsqu'il 
comprit que Louis Napoléon, mentant à ses 
promesses solennelles, rêvait la restauration 
de sa dynastie, il monta à la tribune pour 
combattre une réélection dangereuse et parla 
pendant plusieurs jours avec un éclat, avec 
une force incomparables. 

C'est le 17 juillet 1851, au moment de la 
révision de la constitution, dans une séance 
terrible, qu'il prononça une de ses plus 

(1) Histoire d'un Crime, 



— 173 — 

magnifiques harangues, un réquisitoire plein 
d'une éloquence indignée, convaincue. 

Qu'est-ce que la prolongation de pouvoirs du pré- 
sident : s'écria-t-il? c'est le consulat à vie. Où mène 
le consulat à vie? à l'empire. Messieurs il y a là 
une intrigue! une intrigue, vous dis-je! J'ai le droit 
de la fouiller, je la fouille! Allons, le grand jour sur 
tout cela ! Il ne faut pas que la France soit prise 
par surprise et se trouve, un beau matin, avoir un 
empereur sans savoir pourquoi ! 

Quoi! parce que, il y a dix siècles de cela, Charle- 
magne, après quarante années de gloire, a laissé 
tomber sik la face du globe un sceptre et une 
épée tellement démesurés que personne ensuite n'a 
pu et n'a osé y toucher, — et pourtant il y a eu 
dans l'intervalle des hommes qui se sont appelés 
Philippe-Auguste, François I îr , Henri IV, Louis XIV! 
— Quoi! parce que mille ans après, car il ne faut pas 
moins d'une gestation de mille années à l'humanité 
pour reproduire de pareils hommes; parce que, mille 
ans après, un autre génie est venu qui a ramassé ce 
glaive et ce sceptre, et qui s'est dressé debout sur 
le continent, qui a fait l'histoire gigantesque dont 
l'éblouissement dure encore, qui a enchaîné la Ré- 
volution en France et qui l'a déchaînée en Europe, 
qui a donné à son nom pour synonymes éclatants, 
Rivoli, Iéna, Essding, Friedland. Montmirail! Quoi! 
parce que, après dix ans d'une gloire immense, d'une 
gloire presque fabuleuse à force de grandeur, il a, à 
son tour, laissé tomber d'épuisement ce sceptre et ce 
glaive qui avaient accompli tant de choses colossales, 
vous venez, vous, vous voulez, vous, les ramasser 
après lui, comme il les a ramassés, lui Napoléon, 



10. 



— 174 — 

après Charlemagne, et prendre dans vos petites 
mains ce sceptre des Titans, cette épée des géants! 
Pourquoi! Pour quoi faire?... Quoi! après Auguste, 
Augustule! Quoi! parce que nous avons eu Napoléon 
le Grand, il faut que nous ayons Napoléon le Petit! 

Et poursuivant avec une vigueur nou- 
velle, au milieu d'un orage indescriptible, 
le front haut, pâle et grave au milieu du 
tumulte, il ajouta, s'adressant aux réaction- 
naires qui, comme maintenant, s'alliaient 
par haine de la République : 

Qu'est-ce que c'est que cette main de l'empire que 
je vois dans la main de la légitimité? Légitimistes, 
l'empire a tué le duc d'Enghien! Impérialistes, la 
légitimité a fusillé Murât... Vous vous touchez les 
mains; prenez garde, vous mêlez des taches de 
sang! 

Et puis, qu'espérez- vous? détruire la République? 
Vous entreprenez là une besogne rude. Y avez-vous 
bien songé? Quand un ouvrier a travaillé dix-huit 
heures, quand un peuple a travaillé dix-huit siècles, 
et qu'ils ont enfin l'un et l'autre reçu leur paye- 
ment, allez donc essayer d'arracher à cet ouvrier 
son salaire et à ce peuple sa république! 

Savez-vous ce qui fait la République forte? Savez- 
vous ce qui la fait invincible? Savez-vous ce qui la 
fait indestructible? Je vous l'ai dit en commençant 
et en terminant je vous le répète, c'est qu'elle est 
la somme du labeur des générations; c'est qu'elle 
est le produit accumulé des efforts antérieurs, c'est 
qu'elle est un résultat historique autant qu'un fait 



— 175 — 

politique, c'est qu'elle fait pour ainsi dire partie du 
climat actuel de la civilisation ; c'est qu'elle est la 
forme absolue, suprême, nécessaire, du temps où 
nous vivons; c'est qu'elle est l'air que nous respirons 
et qu'une fois que les nations ont respiré cet air-là, 
prenez-en votreparti, elles ne peuvent plus en respirer 
d'autre! Oui, savez-vous ce qui fait que la République 
est impérissable? C'est qu'elle s'identifie d'un côté 
avec le siècle, et de l'autre avec le peuple 1 Elle est 
l'idée de l'un et la couronne de l'autre ! 



Pour être exprimées dans le plus magni- 
fique langage qui se puisse imaginer, ces 
vérités-là n'en sont pas moins des vérités; 
le poète devenu justicier parla, cette fois 
et cent autres fois, comme devait parler un 
tribun de génie. 

Aussi, lorsque sonna l'heure du coup 
d'Etat, son nom fut placé en tête des listes 
de proscription. Il fit partie de la fraction 
de l'Assemblée qui, chassée du Palais-Bour- 
bon, tint séance à la mairie du X e arrondis- 
sement; puis du comité de résistance qui 
essaya de s'organiser et placarda sur les 
murs de Paris la déchéance du prince traître 
à son serment, proclamation qui demeura 
sans effet à cause de l'impopularité de l'as- 
semblée. 

Victor Hugo, ainsi que les représentants 
républicains dont tout le monde sait les 



- 176 — 

noms, tenta du moins des efforts surhu- 
mains pour résister à la violation de la loi 
et fut rame de cette tentative héroïque de 
résistance. Dès le 3 décembre, sa tête fut 
mise à prix. 

Alexandre Dumas écrivit à Bocage la 
lettre suivante : 

« Mon cher Bocage, ce soir, il a été pro- 
mis vingt-cinq mille francs à quiconque 
arrêterait ou tuerait Victor Hugo. Si vous 
savez où il est, empêchez que sous aucun 
prétexte il ne sorte. » 

Il fallut songer à la fuite. Le poëte, après 
avoir erré pendant de longues heures, se 
cacha près d'une semaine chez un marquis 
de ses amis, et grâce au dévouement d'une 
femme, de Mme D..., dévouement sublime, 
il parvint, après cinq jours, à gagner la 
Belgique sous un déguisement. 

Le proscrit avait dû abandonner sa fille 
et sa femme qui, de son côté, l'avait coura- 
geusement protégé. 

Les détails du coup d'État de Décembre 
ont été racontés par le poëte historien dans 
V Histoire d'un crime, qui, quoiqueécrite le 
lendemain même de l'arrivée en exil, ne 
parut que le 6 octobre 1877, au moment où 
la presse réactionnaire s'efforçait de faire 



— 177 — 

commettre un attentat semblable à celui de 
18oi. 

Victor Hugo, témoin , raconte dans ce 
livre qui est une action courageuse, le com- 
bat des défenseurs de la loi, des soldats de 
la justice. 11 dit avec une superbe simpli- 
cité de langage l'héroïsme des vaincus; 
il juge et condamne les assassins de la 
liberté, les meurtriers d'une nation 

Le poëte quitta donc sa maison... 

« M. Victor Hugo, après un long séjour 
à la place Royale, avait transporté son inté- 
rieur, rue de la Tour- d'Auvergne, dans une 
vaste, calme et solitaire maison propice à 
la rêverie et au travail, et des fenêtres de 
laquelle on aperçoit Paris en panorama, 
espèce d'océan immobile qui a sa grandeur 
comme l'autre. On traversait une cour dé- 
serte, l'on montait, et au premier l'on trou- 
vait le logis hospitalier du poëte, modeste 
demeure pour un si grand nom, et où les 
étrangers, venus de loin pour le saluer, 
s'étonnaient de ne trouver ni portiques ni 
colonnes de marbre. 

« Dès l'antichambre, legoût particulier du 
poëte se déclarait, car nul n'a plus impri- 
mé le cachet de sa fantaisie aux lieux qu'il 
habitait. 



— 178 - 

<r Le petit salon d'attente, revêtu de cuir de 
Cordoue gaufré et doré, s'éclairait par une 
fenêtre à vitraux allemands ou suisses ; 
l'ameublement de ce petit salon était très- 
simple et sa plus grande singularité consis- 
tait en un lutrin mobile tournant comme 
une roue, et destiné à porter des in-folio 
sur ses palettes ; une vieille Bible ouverte 
et posée sur ses rayons faisait comprendre 
l'usage et l'utilité de ce meuble de béné- 
dictin. 

« Nous n'en avons pas encore dit la princi- 
pale richesse, un dessin magnifique repré- 
sentant les bords du Rhin, illustration du 
livre exécutée par la main qui l'a écrit. 

« Victor Hugo, s'il n'était pas poëte, serait 
un peintre de premier ordre; il excelle à 
mêler, dans des fantaisies simples et fa- 
rouches, les elïets de clair-obscur de Goya 
à la terreur architecturale de Pironèse ; il 
sait, au milieu d'ombres menaçantes, ébau- 
cher d'un rayon de lune ou d'un éclat de 
foudre, les tours d'un bourg démantelé, et 
sur un rayon livide de soleil couchant dé- 
couper en noir la silhouette d'une ville loin- 
taine avec sa scie d'aiguilles, de clochers 
jt de beffrois. Bien des décorateurs lui en- 
vieraient cette qualité étrange de créer des 



— 179 — 

donjons, des vieilles rues, des châteaux, 
des églises en ruine, d'un style insolite, 
d'une architecture inconnue, pleine d'amour 
et de mystère, dont l'aspect vous oppresse 
comme un cauchemar. 

«De ce petit salon on entre dans la cham- 
bre à coucher du poëte, qui ressemble un 
peu à la chambre de la Tisbé... Dans la 
cheminée, faite de morceaux raccordés de 
bas-reliefs gothiques, se prélassent deux 
énormes chenets de fer, enlevés sans doute à 
l'âtre colossal de quelque bourg du Rhin, 
et sur lesquels Job et Magnus ont peut-être 
appuyé leurs pieds chaussés d'acier. 

« Tout un monde de chimères, de potiches, 
de sculptures, d'ivoires, jonche les étagères, 
reflétés par des miroirs de Venise au cadre 
de cuivre estampé; un beau banc de bois 
de chêne, du travail gothique le plus fenes- 
tré et fleuri y sert de canapé... Dans un 
coin se cache la petite table sur laquelle 
ont été écrits tant, de beaux vers, de drames 
pathétiques et de pages impérissables. Aux 
murs sont appendus plusieurs dessins de 
maitre, dont quelques-uns portant des épi- 
graphes. 

« Le salon, la plus vaste pièce du logis, 
et la salle à manger qui le précède sont 



— 180 — 

meublés avec la même simplicité et le même 
goût exquis. 

« Sur les étagères et les bahuts s'entassent 
des porcelaines du Japon, des faïences de 
Rouen et de Vincennes, des verres de Bohême 
ou de Venise, mille curiosités entassées une 
à une par la fantaisie patiente du poëte en 
furetant les vieux quartiers des villes qu'il 
a parcourues (1). » 

Après le départ du Maître, tout ce poëme 
domestique fut vendu à l'encan. Théophile 
Gautier, demeuré fidèle, décrivit de la sorte 
le mobilier de son poëte aimé pour essayer 
de grossir le pécule de l'exil. Mais si les 
amateurs de reliques furent nombreux, les 
enchères ne s'élevèrent pas à un prix con- 
sidérable. L'or devient rare après les coups 
d'État. 

Victor Hugo arriva à Bruxelles le 13 dé- 
cembre ; le 14, il commença V Histoire d'un 
crime. 

Nous avons dit comment ce livre, digne 
de Tacite, retrace dans leur réalité palpi- 
tante tous les incidents d'un des plus 
grands crimes politiques qui se soient com- 
mis en France. 

tl) Théophile Gautier. Histoire du Romantisme. 



- 18I - 

L'ouvrage, qui comprend en ce moment 
deux volumes que tout le monde connaît, 
aura prochainement un troisième tome 
composé de documents et de pièces ofli- 
cielles et justificatives. 

A cette œuvre impérissable succéda im- 
médiatement Napoléon le Petit, publié à 
Bruxelles au mois d'août 1852; ce livre 
produisit une telle émotion que le gouverne- 
ment belge, qui avait peur de sa Majesté 
Napoléon III, n'hésita pas à exiler Victor 
Hugo exilé. Il fallait une loi pour se per- 
mettre cette violation du droit d'asile; la 
Chambre belge lit cette loi qui s'appelle la 
loi Faider. 

Gela n'empêcha pas Napoléon le Petit 
de se répandre à des milliers d'exemplaires 
et de se traduire dans toutes les langues. 

Après le forfait de Décembre, se demande 
Victor Hugo, par qui la France est-elle gou- 
vernée ? 



Que dis-je gouvernée ? possédée souverainement !.. 
Par un faquin faisant la leçon à la France et lui di- 
sant qu'il l'a sauvée! Et de qui? D'elle-même! Avant 
lui la Providence ne faisait que des sottises: le bon 
Dieu l'a attendu pour tout remettre en ordre; enfin il 
est venu... et à la place de la presse, la censure: à la 
place de la pensée, l'ineptie: à la place de la liberté, 



- 182 - 

le sabre; et fie par le sabre, la censure, l'ineptie et 
le sénat, la France est sain 

Sauvée, bravo! et de qui. je le répète? d'elle-même; 
car, qu'était-ce que la France, s'il vous plaît? c'était 
une peuplade de pillards, de voleurs, de Jacques, 
d'assassins et de démagogues. Il a fallu la lier, cette 
France, et c'est M. Bonaparte Louis qui lui a mis 
les poucettes... Cette misérable France a la camisole 
de force, et si elle bouge!. .. 

Le poëte ne se contenta pas de cette 
protestation; il encouragea le peuple de 
France à l'insurrection, et protesta contre 
le plébiscite du 20 décembre. 

Après Napoléon le Petit vinrent les 
Châtiments, une de ses œuvres les plus 
belles, qu'anime une patriotique colère, 
chef-d'œuvre composé de vers épiques, 
grandioses, lyriques, odes sanglantes dont 
nous citerons seulement quelques vers : 

La conscience humaine est morte; dans l'orgie 
Sur elle il s'accroupit; ce cadavre lui plait; 
Par moments, gai, vainqueur, la prunelle rougie, 
Il se retourne et donne à la morte un soufflet. 



Et tant qu'on le verra trôner, ce gueux, ce prince 
Par le pape béni, monarque malandrin, 
Dans une main le sceptre, et dans l'autre la pince, 
Charlemagne taillé par Satan dans Mandrin; 



- 183 — 

Quand même nous serions comme la feuille morte, 
Quand, pour plaire à César, on nous renîrait tous ; 
Quand le proscrit devrait s'enfuir de porte en porte, 
Aux hommes déchiré comme un haillon aux clous; 



Je ne fléchirai pas! Sans plainte dans la bouche, 
Calme, le deuil au cœur, dédaignant le troupeau, 
Je vous embrasserai dans mon exil farouche, 
Patrie, ô mon autel ! liberté, mon drapeau ! 

J'accepte l'âpre exil, n'eût-il ni fin ni terme, 
Sans chercher à savoir et sans considérer 
Si quelqu'un a plié qu'on aurait cru plus ferme, 
Et si plusieurs s'en vont qui devraient demeurer. 

Si Ton n'est plus que mille, eh bien j'en suis! Si 
Ils nesontplusquecent,jebraveencorSylla; [même 
S'il en demeure dix, je serai le dixième; 
Et s'il n'en reste qu'un, je serai celui-là ! 

La loi Faider ayant trouvé Napoléon le 
Petit dangereux pour Ja Belgique, Victor 
Hugo alla planter sa tente dans l'île de 
Jersey, où furent écrits les Châtiments ; là 
le poëte s'imaginait pouvoir vivre libre à 
l'abri du pavillon de la libre Angleterre. Il 
s'installa avec sa femme et ses enfants à 
Marine-Terrace, au bord de la mer. Envi- 
ron soixante proscrits, également confiants, 



— 184 — 

étaient déjà installés là et y avaient vécu 
jusqu'alors protégés par les lois locales, 
pratiquant en paix leur industrie, vivant de 
leur travail et ne demandant au protectorat 
de l'Angleterre que la liberté morale et la 
liberté matérielle. 

Ces proscrits, au nom de la conscience 
violée, protestaient contre le crime qui les 
avait bannis et élevaient la voix au nom de 
soixante mille de leurs concitoyens dépor- 
tés, de cent mille familles ruinées ; à Jersey, 
la démocratie française imprimait un jour- 
nal et publiait des écrits vengeurs. 

Ce groupe d'hommes indignés ne fut 
considéré que comme une colonie paisible 
jusqu'en I85u, jusqu'au moment de l'expé- 
dition de Crimée qui fit de l'empereur 
Napoléon III l'allié puissant, l'allié utile de 
la reine Victoria. 

Cette union d'inlérêts dynastiques eut 
pour résultat de rendre les proscrits sus- 
pects au gouvernement britannique, qui 
aurait fait triste ligure dans la question 
d'Orient, à cette époque, sans l'appui de nos 
soldats. 

Donc, le gouvernement anglais, pratique 
avant tout, comme on sait, s'avisa soudain 
que les soixante proscrits français réfugiés 



185 — 

à Jersey lui étaient désagréables puisqu'ils 
déplaisaient à l'empereur Napoléon 111, 
allié indispensable, excellent ami par con- 
séquent; et l'Angleterre, violant le droit 
d'asile, méprisant les lois de liberté, ou- 
bliant le jugement sévère que ses princi- 
paux écrivains avaient jadis porté sur le 
coup d'Etat, l'Angleterre fit chasser d'une 
de ses îles trois des victimes du coup d'Etat, 
dont elle se fit de la sorte complice après 
qu'elle l'avait voué à la honte. 

A Jersey, Victor Hugo banni gênait l'Em- 
pire triomphant; on renvoya Victor Hugo 
de Jersey, où se vendaient trop d'exem- 
plaires de Napoléon le Petit et des Châti- 
ments. 

Il fallait un prétexte pour essayer de jus- 
tifier cette mesure sans précédent. 

Sir Robert Peel, un habile homme, de- 
manda à la Chambre des communes s'il n'y 
aurait pas moyen de mettre un terme aux 
niaiseries d'étrangers qui avaient trouvé 
asile dans son noble pays, et déclara, par- 
lant de Victor Hugo, que cet individu ayant 
une sorte de querelle avec le distingué per- 
sonnage que le peuple français s'était 
choisi pour souverain, que cet individu 
agissait honteusement en disant que l'ai- 



— 186 — 

liance avec la France était une dégradation 
morale pour l'Angleterre. 

A ce discours Victor Hugo répondit par 
un avertissement que nous reproduisons : 

Je préviens M. Bonaparte que je me rends par- 
faitement compte des ressorts qu'il fait mouvoir et 
qui sont à sa taille, et que j'ai lu avec intérêt it^ 
choses dites à mon sujet, ces jours passés, dans le 
parlement anglais. M. Bonaparte m'a chassé de 
France pour avoir pris les armes contre son crime, 
comme c'était mon droit de citoyen et mon devoir de 
représentant du peuple ; il m'a chassé de Belgique 
pour Ncqjoléon le Petit; il me chassera peut-être 
d'Angleterre pour les protestations que j'y ai faites, 
que j'y fais et que je continuerai d'y faire. Soit! 
Cela regarde l'Angleterre plus que moi. Un triple 
exil n'est rien. Quant à moi, l'Amérique est bonne, 
et si elle convient à M. Bonaparte, elle me convient 
aussi. 

J'avertis seulement M. Bonaparte qu'il n'aura pas 
plus raison de moi, qui suis l'atome, qu'il n'aura 
raison de la Vérité et de la Justice qui sont Dieu 
même. Je déclare au Deux-Décembre, en sa personne, 
que l'expiation viendra, et que, de France, de Bel- 
gique, d'Angleterre, d'Amérique, du fond de la 
tombe, si les âmes vivent, comme je le crois et 
l'affirme, j'en hâterai l'heure. M. Bonaparte a raison : 
il y a en effet entre moi et lui une querelle per- 
sonnelle, la vieille querelle personnelle du juge 
sur son siège et de l'accusé sur son banc. 

Cet avertissement n'eut pas pour effet 



— 187 — 

d'adoucir le gouvernement anglais ; toute- 
fois, comme on n'y pouvait rien reprendre, 
on chercha d'autres querelles : on releva 
dans lé journal V Homme, rédigé par quel- 
ques proscrits, une offense imaginaire à la 
reine Victoria. 

La police de Jersey cria au scandale, 
excita la population de l'île et on expulsa 
d'abord les journalistes accusés d'avoir 
touché à la reine. 

Pour qui connaît la loi anglaise, ce fut un 
attentat. 

Résumons, d'après un témoin irrécu- 
sable, les faits dans toute leur simplicité. 

« A la suite du Deux-Décembre, un groupe 
d'hommes, chassés de leur pays, s'établit à 
Jersey et y fonda une paisible colonie. 

« Sous la protection des lois britanniques, 
ces hommes, qui sont des proscrits et qui, 
en même temps qu'habitants de Jersey, 
sont citoyens de France, obéissent à leur 
conscience, à leur foi, à leur religion, à leur 
droit et à leur devoir en combattant, par 
tous les moyens légaux et légitimes, par la 
parole, par la presse et par le meeting, le 
parjure qui a violé la loi suprême de leur 
patrie. 

« M. Bonaparte considère, dès lors, comme 



- 188 — 

un uanger et un affront pour son empire, 
le voisinage et la propagande de ces hommes. 
Il devient l'allié de l'Angleterre, et, d'ac- 
cord avec lord Palmerston, il décide leur 
expulsion et n'attend qu'un prétexte. Le 
motif de l'acte est bien évident. Le prétexte 
ne l'est pas moins. 

« Une lettre à la reine d'Angleterre, lue et 
publiée dans un meeting à Londres, puis 
insérée vingt jours après, sans réflexions, à 
la troisième page du journal V Homme, est 
saisie au vol par la police bonapartiste. Un 
meeting s'ensuit, dans lequel, à force d'af- 
fiches, de déclarations et de manœuvres, 
on arrache à une population fanatisée le 
vœu de la suppression du journal. Ce vœu, 
l'autorité militaire l'interprète à sa façon et 
signe l'ordre, non de la suspension de 
V Homme, qui continue de paraître, mais 
du renvoi du rédacteur, de l'administrateur 
et du vendeur du journal. 

« Il y a des lois à Jersey, il y a une consti- 
tution en Angleterre. L'autorité militaire 
ne consulte ni les franchises locales ni la 
charte britannique. Elle fait litière de la 
justice et de la législature de l'ile, elle foule 
aux pieds la loi de la Grande-Bretagne, et 
commet impudemment un coup d'État à 



— 189 - 
Jersey, un coup d'Étal en Angleterre, qu'elle 
offre respectueusement à la ratilication du 
coup d'Etat de France (1). » 

Cet acte, qu'il serait aisé de qualifier, 
amena naturellement une protestation qui 
n'était point sans danger, et que Victor 
Hugo signa. 

La protestation rappelait que Napoléon 111, 
« allié puissant et cordial » des Anglais, 
n'avait pas d'autre existence légale que 
celle-ci : prévenu du crime de haute tra- 
hison. Et à l'appui de cette assertion, elle 
reproduisait le mandat d'amener daté de 
Paris, 2 décembre 1851, et signé: Hardouin, 
président de la Haute-Cour de justice, De- 
lapalme, Pataille, Moreau (de la Seine), 
Cauchy, juges, et contresigné : Renouard, 
procureur général. 
Victor Hugo ajoutait : 
« Haute trahison, faux serment, parjure, 
subornation des fonctionnaires, séquestra- 
tion des citoyens, spoliation, vol, meurtre, 
ce sont là des crimes prévus par tous les 
codes, chez tous les peuples ; punis en An- 
gleterre de l'échafaud, punis en France où 
la République a aboli la peine de mort, du 
bagne. La cour d'assises attend M. Rona- 

(1) Charles Hugo. Les Hommes de l'exil. 



11. 



— 190 — 

parte... Le peuple français a pour bourreau 
et le gouvernement anglais a pour allié le 
crime-empereur... Et maintenant expulsez- 
nous ! » 

Trente-cinq signatures se joignirent à 
celle de Victor Hugo et l'expulsion ne se fit 
pas attendre. 

Déjà il V avait P" dps mpnarps f ps Tpi». 
siais. habilement ameutés contre les rouges . 
a\ aient été sur le point d'ensanglanter l'île. 
Marine-Terrace était désigné particulière^ 
ment à ta fureur populaire : cette habita- 
tion se trouvait seule, pr ès de la mer, sur 
le bord d'une route, en pleine campagne. Le 
poète y attendait d'un cœur ferme les fana- 
tiques armés par la police impériale : près 
de lui se trouvaient Mme Hugo dont le 
courage grandissait avec le danger, ses 
deux lils Charles et François, et les amis les 
plus fidèles, Auguste Yacquerie, Charles 
Ribeyrolles, etc. 

Victor Hugo déclarait que la vie lui im- 
portait peu, mais qu'il désirait que ses ma- 
nuscrits fussent en sûreté. 

Un proscrit, Préveraud l'entendit, se dé- 
guisa en ouvrier, acheta une charrette à 
bras et vint chercher la nuit la grande e'. 
lourde malle noire bardée de fer, qui con- 



— 191 - 

tenait alors le travail de vingt ans, la Lé- 
gende des siècles, les Misérables, des pièces 
inédites des Châtiments. Préveraud mit ces 
choses en sûreté dans sa maison. 

Quelques jours après, Victor Hugo quitta 
la terre o ù il n'y avait plus d'honneur et 
qui Ici brûlait les pieds. 

11 dit au connétable qui lui signifia To rilre 
départir: «Allez, monsieur, rendre comp te 
de l'exécution uY votre mandat à votre su- 
périeur, le lieutenant gouverneur qui en 
rendra compte à son supérieur le gouver- 
nement anglais, qui en rendra compte à 
son supérieur, M. Bonaparte. » 

Puis il partit, avec sa famille, le 31 octo- 
bre 18oo,et se rendit àGuernesej, autre île 
normande, formant comme Jersey une sorte 
de petit Etat indépendant à la tête duquel 
est placé un lieutenant gouverneur qui re- 
présente le souverain d'Angleterre. 

Là, le poëte, décidé d'abord à « regarder 
l'océan», se mit au travail avec une énergie 
nouvelle. 

Ses deux fils, qui l'ont suivi en exil, tra- 
vaillent aussi : « Ils font une chose simple, 
leur devoir. De quoi se compose pour eux 
le devoir? De ceci : persister. C'est-à-dire 
servir la patrie, l'aimer, la glorifier, la dé- 



— 192 — 

fendre; vivre pour elle et loin d'elle; et 
parce qu'on est pour elle, lutter, et parce 
qu'on est loin d'elle, souffrir. 

« Servir la patrie est une moitié du devoir, 
servir l'humanité est l'autre moitié. Com- 
ment servent-ils l'humanité? En étant de 
bon exemple. Ils ont une mère, ils la vénè- 
rent; ils ont une sœur morte, ils la pleurent; 
ils ont une sœur vivante, ils l'aiment; ils 
ont un père proscrit, ils l'aident, à quoi? à 
porter la proscription. Il y a des heures où 
cela est lourd. » 

Le poète s'était établi à Hauteville-House, 
où se trouvent encore tous les objets d'art, 
les souvenirs rapportés des voyages et les 
portraits de famille. 

Une galerie de chêne, ornée de panneaux 
et de meubles anciens contient entre autres 
curiosités une stalle aux armes des Bour- 
bons, qui jadis était placée dans la cathé- 
drale de Chartres et réservée aux filles de 
France quand elles allaient en pèlerinage 
dans cette basilique. 

Au haut bout de la table de la salle à 
manger pouvant contenir vingt-cinq per- 
sonnes se dresse un grand fauteuil entouré 
d'une chaine et sur lequel personne nes'as- 



— 193 — 

sied : c'est le fauteuil des ancêtres dont 
l'àme préside les repas de la famille. 

A Guernesey se trouvent encore, enchâs- 
sés aux coins d'un meuble de chêne, quatre 
encriers offerts jadis à un bazar de charité 
et rachetés par Victor Hugo : son encrier à 
lui, et ceux de Lamartine, de George Sand 
et d'Alexandre Dumas. 

Une chambre d'Hauteville-House s'appelle 
la chambre Garibaldi. Le grand patriote 
italien devait venir rendre visite au poète; 
il ne put mettre son projet à exécution : le 
hasard n'a point encore réuni ces deux 
grands cœurs; Victor Hugo et Garibaldi, qui 
s'aiment, ne se sont jamais vus. 

Une galerie contient une merveilleuse col- 
lection des dessins du maître qui dessine 
avec une puissante originalité, se servant 
d'une plume d'oie, ou au besoin d'une allu- 
mette, d'un morceau de papier roulé, etqui 
trouve moyen de représenter des châteaux 
du moyen âge avec leurs tourelles et leurs 
clochetons, des navires désemparés battus 
par la tempête, des portraits de bandits 
farouches (1). 

1) Victor Hugo a fourni des esquisses extrêmement remar 
quables à plusieurs publications, notamment à l'Artiste, au 
JAvre d'étrennes, à Paris àl 'eau-forte. Il a été publié en 1862 



— 194 — 

C'est dans cette demeure d'exil que fu- 
rent écrites ou plutôt achevées les Contem- 
plations qui parurent en 1856. 

Dans une des pièces de cette œuvre aussi 
digue d'admiration que les précédentes, le 
poëte se séparant de sa fille qui venait de se 
marier lui adressa ses souhaits de bonheur 
dans des strophes immortelles; il lui dit : 

Aime celui qui t'aime et sois heureuse en lui. 

Ici, l'on te retient, là-bas on te désire, 
Fille, épouse, ange, enfant, fais ton double devoir; 
Donne-nous un regret, donne-leur un espoir. 
Sors avec une larme ! entre avec un sourire ! 

Bientôt vinrent les jours sombres; le 
malheur s'abattit sur la maison heureuse. 
LéopoldineHugo, quelques jours après avoir 
épousé M. Vacquerie, frère d'Auguste Vac- 
querie, se noya avec son mari dans la Seine, 
entre Villequier et Caudebec. 

Le poëte désespéré s'écrie alors : 

Il est temps que je me repose ; 

une collection de ses dessins accompagnés d'un texte de 
Théophile Gautier; enlin plusieurs des illustrations qui or- 
nent l'édition populaire de Quati-e-vingt-treize publiée en 
1S76 sont dues au même crayon ainsi que nombre de celles 
. l e édition nouvelle de Noire-Dame de Paris. 



— 195 — 

Je suis terrassé par le sort. 
Ne me parlez pas d'autre chose 
Que des ténèbres où l'en dort! 



Hélas ! cet ange au front si beau 
Peut-être a froid dans son tombeau. 
Peut-être livide et pâlie 
Dit-elle dans son lit étroit : 
Est-ce que mon père m'oublie, 
Il n'est plus là que j'ai si froid. 

Peu à peu, écoutant des conseils amis et 
ayant à consoler une douleur aussi grande 
que la sienne, il fait taire ses sanglots pour 
apaiser ceux des autres et trouve de subli- 
mes consolations. 

Il s'adresse à l'époux de sa fdle : 

Dors ! ô mes douloureux et sombres bien-aimés ! 
Dormez le chaste hymen du sépulcre ! Dormez ! 

Dormez au bruit du flot qui gronde 
Tandis que l'homme souffre et que le vent lointain 
Chasse les noirs vivants à travers le destin 
Et les marins à travers l'onde. 

Ou plutôt, car l'amour n'est pas un lourd sommeil, 
Vivez ! aimez ! ayez les bonheurs infinis. 
Oh ! les anges pensifs bénissants et bénis 
Savent seuls, sous les sacrés voiles, 



- 196 - 

Ce qu'il entre d'extase et d'ombre et de ciel bleu 
Dans l'éternel baiser de deux âmes que Dieu 
Tout à coup change en deux étoiles. 

Quel poëte eut de ces accents et sut ja- 
mais verser de la sorte l'espérance dans des 
cœurs meurtris par la douleur ! 

Peu après les Contemplations parut la 
première partie de la Légende des Siècles, 
suite d'épopées et de fantaisies merveilleu- 
ses, succession des scènes les plus émou- 
vantes de l'histoire de tous les temps, récits 
de la Bible, souvenirs des légendes Scandi- 
naves, des rapines du moyen âge, des ba- 
tailles de l'humanité. 

Puis les Misérables furent publiés. On 
sait à quoi tend cette œuvre universelle- 
ment répandue et qui, traduite à l'avance 
en plusieurs langues, fut publiée le même 
jour à New- York et dans les principales 
capitales de l'Europe. 

Le héros, Jean Valjean, est l'homme mar- 
qué par la fatalité; c'est le forçat repentant 
qui veut racheter sa faute, redevenir un 
homme honnête, et qui ne le peut pas, tant 
sont infâmes les conséquences de la loi 
française, laquelle ne se contente point de 
punir mais barre toutes les routes aux cou- 
pables a^ant expié. 



— .97 — 

« Tant qu'il existera, dit l'auteur, par le 
fait des lois et des mœurs, une damnation 
sociale créant artificiellement, en pleine ci- 
vilisation, des enfers, et compliquant d'une 
fatalité humaine la fatalité qui est divine; 
tant que les trois problèmes du siècle : la 
dégradation de l'homme par le prolétariat, 
la déchéance de la femme par la faim, l'a- 
trophie de l'enfant par la nuit, ne seront 
pas résolus; tant que, dans certaines régions, 
l'asphyxie sociale sera possible; en d'autres 
termes et à un point de vue plus étendu 
encore, tant qu'il y aura ignorance et mi- 
sère, des livres de la nature de celui-ci ne 
seront pas inutiles. » 

Victor Hugo est là tout entier avec son 
ardent amour du peuple, avec son esprit 
de justice, avec sa raison, avec sa bonté. 

En 186i parut une étude sur William 
Shakspeare que François -Victor Hugo, 
« faisant des fouilles dans ce génie, » tradui- 
sit définitivement. Cette étude contient un 
jugement sur les écrivains du monde en- 
tier. 

Après ce furent, en 1865, les Chansons 
des rues et des bois, courtes pièces de vers 
toutes d'un même rhythme, d'une origina- 
lité fine et souriante ; puis les Travailleurs 



— 198 - 

de la mer, idylle surprenante, contenant 
une grande leçon qui se peut ainsi résu- 
mer : ce qu'enfantent la volonté et l'énergie 
d'un homme soutenu par l'amour; enfin, 
en 1869, V Homme qui rit, création étrange, 
superbe, toute pleine d'épisodes terribles, 
de digressions historiques et philosophi- 
ques. 

Telle fut l'œuvre de l'exil, œuvre consi- 
dérable, monument gigantesque qui appa- 
raîtra plus grand encore aux yeux de la 
postérité. Tandis que le poëte, ne se lassant 
point d'enfanter des chefs-d'œuvre, travail- 
lait de la sorte pour la gloire de la patrie 
dont il était banni; tandis que soulageant 
les infortunes de ses compagnons d'exil et 
réunissant, deux fois par semaine, des en- 
fants pauvres de l'ile en un repas char- 
mant, il pratiquait la vraie charité, le destin 
le frappait cruellement de nouveau. 

il perdit, en 18(58, le premier-né de son 
tils Charles, une chère espérance. Il devait 
boire jusqu'à la lie la coupe des douleurs 
humaines. Mme Victor Hugo mourut à 
son tour, et d'autres malheurs plus effroya- 
bles, s'il est possible, devaient venir as- 
sombrir cette illustre destinée et faire gé- 
mir le poëte de France 



CHAPITRE NEUVIÈME 



SOMMAIRE 

Fin de l'exil. — Le retour à Paris (5 septembre 1870). — 
Ovation populaire. — Appel de paix et appel de guerre. 
— Le siège. — Comment on rit de sa misère. — Les 
élections. — L'assemblée de Bordeaux. — Discours de 
Victor Hugo pour la guerre dans le présent et pour la 
paix dans l'avenir (17 mars 1871). — Proposition concer- 
nant les représentants d'Alsace et de Lorraine. — La 
question du retour à Paris. — L'élection Garibaldi. — 
Victor Hugo ne parle pas français. — La démission 
(8 mars). — Mort de Charles Hugo. Ses obsèques (18 mars 
1871). — Séjour en Belgique. — Protestation contre la 
guerre civile. — L'incident de Bruxelles. — L'attaque 
nocturne; l'expulsion. — Retour à Paris. — Le mandat 
impératif et le mandat contractuel. — Élection du 7 jan- 
vier 1872. — Rôle politique après la guerre. — ÉlectioD 
au Sénat (5 février 1876). 

C'est à Victor Hugo exilé, à Victor Hugo 
de qui les lettres adressées à Paris étaient 
ouvertes par le soin de la police impériale, 
c'est à l'homme politique que s'adres- 
saient pendant le second Empire les vœux 
de délivrance; c'est vers lui que se ten- 
daient les mains des jeunes gens nés dans 
la servitude et qui, grandissant avec des 



— 200 — 

aspirations de liberté, commençaient à ré- 
veiller la nation trop longtemps endormie. 

C'est un vieillard qui de Guernesey forti- 
fiait les cœurs, encourageait les espérances. 
Certain du lendemain et souriant à l'avenir, 
le poëte attendait. 

Ayant déjà repoussé l'amnistie en 1859, 
par la raison qu'il niait le droit usurpé par 
celui qui s'appelait alors Napoléon III, de 
le condamner comme de lui faire grâce, il 
repoussa avec plus de hauteur encore la 
dernière amnistie du règne, celle du loaoùt 
1869. Il avait déclaré qu'il ne reverrait le 
pays « tombeau de ses aïeux et nid de ses 
amours » que lorsque la liberté y reparaî- 
trait; il avait juré qu'il ne rentrerait en 
France qu'avecledroitetque, s'il n'en restait 
qu'un seul en exil, il serait celui-là; il tint 
fièrement sa parole. Admirable exemple, 
enseignement superbe. 

Au moment du plébiscite de mai 1870, il 
protesta dans le Rappel ionàë le 4 mai 1869, 
par les vaillants collaborateurs de l'ancien 
Événement, journal dirigé par ces hommes 
d'une honnêteté politique indiscutable et 
d'unsigrandtalent, qui senommentAuguste 
Vacquerie et Paul Meurice. La protestation 
intitulée Xon fut si vive que son auteur 



— 201 — 

exilé se vit poursuivi avec le journal pour 
excitation à la haine et au mépris du gou- 
vernement. 

Le plébiscite qui promettait la paix amena 
la guerre et le démembrement de la France, 
juste couronnement d'un régime datant 
du Deux-Décembre. 

Aux premières nouvelles de nos désastres, 
en 1870, Victor Hugo abandonna sa retraite 
d'Hauteville-House et accourut à Bruxelles, 
afin d'être le plus près possible de la patrie, 
à l'heure des épreuves terribles. 

Survint la honteuse capitulation de Sedan 
et la Révolution du 4 septembre ; le lende- 
main, le 5, le poëte rentrait en France. Le 
premier spectacle qui frappa ses yeux en 
arrivant à Landrecies fut le spectacle de la 
déroute : des soldats blessés, des fuyards 
mourant de fatigue et de faim et tendant la 
main pour avoir du pain ; à la vue de ce 
désastre, d'une armée française errante et 
battue, des larmes s'échappèrent de ses 
yeux, des sanglots secouèrent sa poitrine. 
11 acheta tout le pain qu'il put trouver, et 
le fit distribuer aux soldats; puis il reprit la 
route de Paris, où il pénétra à dix heures 
du soir par la gare du Nord. 11 avait tenu, 
alin que sa rentrée fût silencieuse et solitaire, 



— 20:2 — 

à prendre un train arrivant la nuit; mais 
une foule considérable l'attendait, encom- 
brant la gare et les rues voisines; une station 
de plusieurs beures n'avait point découragé 
le peuple qui tenait à saluer respectueuse- 
ment, à acclamer mille fois le grand citoyen 
qui, pendant vingt ans, avait protesté au 
nom de l'honneur, au nom de la liberté. 

Paris, tout entier, voulait voir et entendre 
Victor Hugo, qui, accueilli par des vivats 
frénétiques, prononça une courte allocution: 

Les paroles, commença-t-il en tremblant, nie 
manquent pour dire à quel point m'émeut l'inexpri- 
mable accueil que me fait le généreux peuple de 
Paris. Citoyens, j'avais dit: «Le jour où la République 
rentrera, je rentrerai. » Me voici. 

Deux grandes choses m'appellent : la première, la 
République; la seconde, le danger. Je viens ici faire 
mon devoir. Quel est mon devoir? c'est le votre, c'est 
celui de tous, Défendre Paris, garder Paris... 

Je vous remercie de vos acclamations, mais je 
les rapporte toutes à cette grande angoisse qui re- 
mue toutes les entrailles, la patrie en danger. Je ne 
vous demande qu'une chose : l'union ! Par l'union 
vous vaincrez. Etouffez toutes les haines, éloignez 
tous les ressentiments, soyez unis, vous serez invin- 
cibles. Serrons-nous tous autour de la République 
et soyons frères. Nous vaincrons. C'est par la fra- 
ternité qu'on sauve la liberté. 

Reconduit par le peuple jusqu'à l'avenue 



— 203 — 

Frochot qu'il allait habiter, chez son ami 
M. Paul Meurice, et rencontrant partout la 
foule sur son passage, Victor Hugo prit de 
nouveau la parole et dit : « Vous me payez 
en une heure dix-neuf ans d'exil. » 

Quelques jours après cette ovation, Far- 
inée allemande avançant menaça d'investir 
la capitale. Il semblait qu'il fût temps en- 
core d'élever la voix entre les deux nations, 
dont l'une, la victorieuse, avait dit à l'au- 
tre : Nous ne faisons la guerre qu'à ton 
empereur. Le poëte publia en français et 
en allemand un appel aux Prussiens, dont 
nous citons quelques passages : 

Allemands, celui qui vous parle est un ami. Il y 
a trois ans, à l'époque de l'exposition de 1867, je 
vous souhaitais la bienvenue dans votre ville. Quelle 
ville? Paris, car Paris ne nous appartient pas à nous 
seuls. Paris est à vous autant qu'à nous. Berlin, 
Vienne, Dresde, Munich, Sluttgard, sont vos capi- 
tales; Paris est votre centre. C'est à Paris que Ton 
sent vivre l'Europe. Paris est la ville des villes. 
Paris est la ville des hommes. 11 y a eu Athènes, 
il y a eu Rome et il y a Paris. Paris n'est autre 
chose qu'une immense hospitalité. 

... Aujourd'hui vous y revenez en ennemis. Pour 
quoi? quel est ce malentendu sinistre? 

Pourquoi cette invasion? Pourquoi cet effort sau- 
vage contre un peuple frère? Qu'est-ce que nous vous 
avons fait? 



— 204 - 

Cette guerre, est-ce qu'elle vieni de nous? C'est 
l'empire qui l'a faite. Il est mort. C'est bien. 

Nous n'avons rien de commun avec ce cadavre. Il 
est le passé, nous sommes l'avenir. Il est la haine, 
nous sommes la sympathie. Il est la trahison, nous 
sommes la loyauté... Nous sommes la République 
française; nous avons pour devise '.Liberté, égalité, 
fraternité ; nous écrivons sur notre drapeau : Etats- 
Unis d'Europe. 

... Réfléchissez avant de donner au monde, ce spec- 
tacle : les Allemands redevenus les Vandales, la 
barbarie décapitant la civilisation... Savez-vous ce 
que serait pour vous cette victoire? Ce serait le des- 
honneur. 

... Allemands, si vous persistez, soit, vous êtes 
avertis, faites, attaquez la muraille de Paris. Sous 
vos bombes et vos mitrailles eiie se défendra. Quant 
à moi, vieillard, j'y serai sans armes. 11 me convient 
d'être avec les peuples qui meurent. Je vous plains 
d'être avec les rois qui tuent. 

A ces admirables paroles de concorde la 
presse allemande répondit par des cris de 
colère. Un journal prtissien écrivit : 

« Hœngt den Dichter an den Mast auf; 
pendezle poëte an haut du mât. » Les troupes 
ennemies continuèrent leur marche en 
avant. Il ne restait plus d'espoir que dans la 
levée en masse, dans un formidable appel 
aux armes. Le poëte alors poussa le cri de 
guerre. 



— 205 - 

... Que toutes les communes se lèvent! que toutes 
les campagnes prennent feu! que toutes les forets 
s'emplissent de voix tonnantes! Tocsin! Tocsin! que 
de chique maiso.i il sorte un soldat: que le fau- 
bourg devienne régiment: que la ville se fasse ar- 
mée. Les Prussiens sont huit cent mille, vous êtes 
quarante millions d'hommes. Dressez-vous et souf- 
flez sur eux! Lille, Nantes, Tours, Uourges, Orléans, 
Dijon, Toulouse, Rayonne, ceignez vos reins. Lyon, 
prends ton fusil: Bordeaux, prends ta carabine: Rouen, 
tire ton épée, et toi, .Marseille, chante ta chanson et 
viens terrible. Cités, cités, cités, faites des forets 
de piques, épaississez vos baïonnettes, attelez vos 
canons, et toi. village, prends ta fourche. On n'a 
pas de poudre, on n'a pas de munitions, on n'a pas 
d'artillerie? Erreur ! on en a. D'ailleurs les paysans 
suisses n'avaient que des cognées, les paysans po- 
lonais n'avaient que des faulx, les paysans bretons 
n'avaient que des bâtons. Et tout s'évanouissait de- 
vant eux! Tout est secourable à qui fait bien. Nous 
sommes chez nous. La saison sera pour nous, la bise 
sera pour nous, la pluie sera pour nous. Guerre 
ou honte! Qui veut peut. Un mauvais fusil est excel- 
lent quand le cœur est bon : un vieux tronçon de 
sabre quand le bras est vaillant. C'est aux paysans 
d'Espagne que s'est brisé Napoléon. Tout de suite, 
en hâte, sans perdre un jour, sans perdre une heure, 
que chacun, riche, pauvre, ouvrier, bourgeois, la- 
boureur prenne chez lui ou ramasse à terre tout ce 
qui ressemble à une arme ou à un projectile. Roulez 
des rochers, entassez des pavés, changez les socs 
en haches, changez les sillons en fosses, combattez 
avec tout ce qui vous tombe sous la main, prenez les 
pierres de notre terre sacrée, lapidez les envahisseurs 
avec les ossements de notre mère la France. Citoyens. 



■rr 



— 200 - 

dans les cailloux du chemin, ce que vous leur jetterez 
à la face, c'est la patrie. 

Ce grand chant de combat parut le 
17 septembre 1870. On demanda à Victor 
Hugo d'aller le répéter par toute la France. 
Il avait promis de partager le sort de Paris, 
il resta à Paris qui ne tarda pas à être in- 
vesti et assiégé. Le peuple se montra hé- 
roïque, mais au mois d'octobre des symp- 
tômes de division se manifestèrent et une 
première tentative d'insurrection commu- 
naliste éclata qui fut heureusement étouffée. 

Après avoir élevé la voix en faveur de la 
paix et ffagellé la criminelle folie des Aile* 
mands, après avoir encouragé une guerre 
devenue sainte lorsqu'il s'agit de repousser 
l'invasion, le poète parla aux Parisiens de 
concorde et d'union. 

Le souvenir que tu dois au devoir, dit-il à chacun, 
se compose de ton propre oubli. — Union et unité. 
— Lés griefs, les ressentiments, les rancunes,, les 
haines, jetons ça au vent. Que ces ténèbres s'en 
aillent dans la fumée des canons. Aimons-nous pour 
lutter ensemble. Nous avons tous les mêmes mérites. 
Est-ce qu'il y a eu des proscrits? Je n'en sais rien. 
Quelqu'un a-t-il été en exil? Je l'ignore. Il n'y a 
plus de personnalités, il n'y a plus d'ambition, il 
n'y a plus dans les mémoires que ce mot : salut 
public. 



— 207 — 

Sages conseils, dictés par la plus patrio- 
tique pensée, mais qui, hélas! ne furent pas 
toujours écoutés. Celui qui les donnait ne 
cessa d'encourager la résistance, de donner 
l'exemple de la fermeté d'âme. Grâce à 
l'abandon de ses droits sur les Châtiments 
qui parurent à Paris le 20 octobre 1870 et 
dont les principales pièces furent récitées 
dans les théâtres, aux acclamations de la 
foule, la Société des gens de lettres put 
fournir à la Défense nationale deux canons 
qui furent baptisés, malgré le donateur, de 
ces noms Victor Hugo et le Châtiment. 

C'est au pavillon de Rohan, rue de Rivoli, 
que le poëte habita pendant la durée du 
siège de Paris. Il mangea comme les autres as- 
siégés, c'est-à-direqu'il se nourritd'animaux 
de toute espèce, de chiens, de rats, de chats, 
faisant de son ventre a l'arche de Noé », mais 
faisant aussi contre fortune bon cœur, riant 
de sa cuisine, assaisonnant les mets d'un 
bon mot, remplaçant, lui aussi, le rôti par 
une anecdote. Le cheval figurait souvent 
sur sa table comme plat de résistance. Un 
jour qu'un coursier trop étique refusait de 
se laisser digérer, le poëte s'écria en riant : 

Mon dîner me tracasse, et même me harcèle ; 
J'ai mangé du cheval et je songe à la selle ! 



— 208 — 

Vers la fin de l'hiver, a raconté M. Rivet, 
dans son volume d'anecdotes intitulé Victo? t 
Hugo citez lui, quand la disette, de jour en 
jour accrue, eut inspiré à quelques phi- 
lanthropes l'idée de manger de la chair 
humaine, le poète, s'offrant comme une vie- 
âme pour apaiser la faim de ses concitoyens, 
lit ce galant testament : 

Je lègue au pays, non ma cendre, 
Mais mon beefteack, morceau de roi ! 
Femmes, si vous mangez de moi, 
Vous verrez comme je suis tendre. 

La gaieté aidant, vertu si familière aux 
Français, même dans les situations les plus 
terribles, et le courage ne faisant point 
défaut, on alla jusqu'au bout du siège, 
vaincus, mais non déshonorés, grâce à l'ad- 
mirable résistance de la capitale. 

Après avoir obtenu, quoiqu'il eût refusé 
toute candidature, plus de 4,000 suffrages 
dans le XV e arrondissement aux élections 
des maires et adjoints de Paris, le 5 no- 
vembre 1870, Victor Hugo fut élu repré- 
sentantde la Seine, le second sur quarante- 
trois, aux élections générales du 8 février 
1871, après la signature de l'armistice. 



— 209 — 

Le 14 février, le lendemain de son arrivée 
à Bordeaux où siégea d'abord rassemblée, il 
fut invité, à la fin de la première séance, à 
monter sur un balcon qui domine la grande 
place, pour parler à la foule qui l'entourait. 
11 s'y refusa, disant à ceux qui l'en pres- 
saient qu'il ne devait plus à cette heure 
parler au peuple qu'à travers l'assemblée 
parce que la prudence fait partie du dé- 
vouement et qu'entre la guerre désespérée 
et la paix plus désespérée encore, entre le 
désespoir avec la gloire ou le désespoir avec 
la honte on ne pouvait faire ce choix ter- 
rible que du haut de la tribune. 

L'élu du peuple de Paris siégeait dans les 
rangs de l'extrême gauche. Lorsqu'il eut à 
parler, il s'éleva, le 1 er mars, contre les pré- 
liminaires de paix dans un discours su- 
perbe. Il vota pour la guerre dans le pré- 
sent et pour la paix dans l'avenir, Après le 
vote du traité, les représentants d'Alsace et 
de Lorraine, envoyèrent à l'assemblée leur 
démission. Aussitôt Victor Hugo annonça 
dans une réunion de la gauche radicale 
qu'il proposerait à la Chambre la déclara- 
tion suivante : « Les représentants de 
l'Alsace et des Vosges conservent tous indé- 
finiment leurs sièges à l'assemblée. Us 



12. 



— 210 — 

seront, à chaque élection nouvelle, considé- 
rés comme élus de droit. S'ils ne sont plus 
les représentants de l'Alsace et de la Lor- 
raine, ils restent et resteront toujours les 
représentants delà France. » 

Il voulait que si, en regardant du côté de 
l'Allemagne, la Lorraine et l'Alsace appa- 
raissent mortes, en regardant dans l'as- 
semblée on les sentit vivantes ; il voulait 
aussi qu'on niât implicitement le traité 
qui, pour lui, n'existait pas et devait être 
répudié, comme étant imposé par la force, 
et parce que les hommes de la République 
ont pour devoir étroit de ne jamais accepter 
le fait qu'après l'avoir confronté avec le 
droit. 

Cette proposition ne fut pas votée. L'as- 
semblée élue en un jour de malheur, qui, 
en ratifiant le traité de paix, avait disposé de 
la France, disposa également de Paris en 
décrétant qu'elle irait siéger à Versailles. 

Victor Hugo protesta énergiquement et 
termina de la sorte sa harangue. 

Isoler Paris, refaire après l'ennemi le blocus de 
Paris, tenir Paris à l'écart, succéder dans Versailles, 
vous, assemblée républicaine, au roi de France, et 
vous, assemblée française, au roi de Prusse, créer à 
côté de Paris on ne sait quelle fausse capitale po- 



— 211 — 

litique, croyez-vous en avoir le droit? Est-ce comme 
représentants de la France que vous feriez cela? En- 
tendons-nous. Qui est-ce qui représente la France? 
C'est ce qui contient le plus de lumière. Au-dessus 
de vous, au-dessus de moi, au-dessus de nous tous, 
qui avons un mandat aujourd'hui et qui n'en au- 
rons pas demain, la France a un immense représen- 
tant, un représentant de sa grandeur, de sa puis- 
sance, de sa volonté, de son histoire, de son avenir, 
un représentant permanent, un mandataire irrévo- 
cable; et ce représentant est un héros, et ce man- 
dataire est un géant, et savez-vous son nom? Il s'ap- 
pelle Paris. 

Et c'est vous, représentants éphémères, qui voudriez 
destituer ce représentant éternel! — Ne faites pas 
ce rêve et ne faites pas cette faute. 

L'assemblée réactionnaire de Bordeaux 
fit ce rêve et cette faute, laquelle fut suivie 
de criminelles tentatives. Cette Chambre 
jugée par le poëte était pire que celle de 18io. 

Quelques jours après la proposition de 
décapitalisation de Paris, un rapport fut 
fait sur l'élection d'Alger dont le général 
Garibaldi avait été nommé représentant. On 
proposa l'annulation de cette élection. Vic- 
tor Hugo intervint : 

La France, dit-il, vient de traverser une épreuve 
terrible, d'où elle est sortie sanglante et vaincue. 
On peut être vaincu et rester grand, la France le 
prouve. La France accablée, en présence des nations, 
a rencontré la lâcheté de l'Europe. 



— 212 — 

De toutes les puissances européennes aucune n 
s'est levée pour défendre cette France qui, tant d 
fois, avait pris en mains la cause de l'Europe... pa 
un roi, pas un Etat, personnel un seul excepté... 
Cet homme, qu'avait-il? son épée. Cette épée avait 
délivré un peuple: elle pouvait en sauver un autre. 

11 l'a pensé; il est venu; il a combattu. 



Un tumulte effroyable se déchaîna aussi- 
tôt; des injures répondirent à ce discours. 
Le vicomte de Lorgeril s'écria que Victor 
Hugo ne parlait pas français! Un curé, 
l'abbé Jaffré, représentant du Morbihan, dé- 
puté pour la première fois, ignorant les 
usages parlementaires entendit crier à l'or- 
dre, à l'ordre! et ne comprenant pas, n'é- 
coutant que ses passions de fanatique, il 
s'écria debout, l'œil en feu, le poing levé : 
A mort Victor Hugo! à mort, à mort! 

En présence des rumeurs soulevées par 
ses paroles, le poëte ajouta : « Il y a trois 
semaines, vous avez refusé d'entendre Gari- 
baldi; aujourd'hui vous refusez de m'en- 
tendre. Cela me suffit. Je donne ma démis- 
sion. » 

11 descendit de la tribune, emprunta la 
plume d'un sténographe et écrivit, debout, 
sur le bord extérieur du bureau, sa démis- 
sion au président de la Chambre, M. Jules 



- 213 — 

Grévy ; celui-ci s'efforça d'obtenir que l'ora- 
teur revint sur sa résolution, mais cette ré- 
solution était inébranlable. 

/ictorHugo déclara qu'il ne resterait pas 
plus longtemps dans cette assemblée et il 
quitta immédiatement la salle. Vingt-quatre 
heures furent employées en sollicitations 
inutiles. La démission était définitive. 

Le poète s'apprêtait à revenir à Paris et 
lonnait un diner d'adieu à quelques amis, 
lorsqu'on vint lui apprendre la mort de 
son fils Charles Hugo foudroyé dans un 
fiacre par une congestion ; après dix-neuf 
ans d'exil et de lutte, suivis de six mois de 
guerre et de siège, il n'était rentré en France 
que pour ensevelir son fils à côté de sa fille 
3t pour mêler à ses larmes de patriote ses 
larmes de père. Il ramena à Paris le cadavre 
Je son enfant, qui fut inhumé dans le ca- 
f eau du Père-Lacliaise où dormaient déjà 
le général Hugo, la mère de Victor Hugo et 
son frère Eugène. Le cercueil prit la qua- 
trième place, celle que le père s'était réser- 
vée. 

Derrière le corbillard marchèrent le poète, 
son dernier fils François-Victor, puis MM. 
Paul Meurice, Auguste Vacquerie, Paul 
Foucher, etc. Des gardes nationaux (on était 



— 214 — 

au 18 mars, et déjà se dressaient des barri- 
cades) vinrent spontanément escorter le 
cortège qui ne passa par aucune église. 
Deux discours furent prononcés, le premier 
par M. Auguste Yacquerie, qui eut peine à 
faire taire ses sanglots : « Charles, dit-il, 
est rentré avec son père. On pouvait croire 
qu'il allait maintenant être heureux; il avait 
tout, sa patrie, la République, un nom il- 
lustre, un grand talent, la jeunesse, sa 
femme qu'il adorait, deux petits enfants; 
il voyait s'ouvrir devant lui le long avenir 
de bonheur, de bien-être et de renommée 
qu'il avait si noblement gagné. Il est mort. 
Il y a des heures où la destinée est aussi lâ- 
che et aussi féroce que les hommes et où 
elle semble se venger de ceux qui font le 
bien. » 

Après M. Yacquerie, H. Louis Mie fit en- 
tendre quelques paroles. 

Victor Hugo, dès le surlendemain de ces 
funérailles, partit pour Bruxelles, où sa pré- 
sence était exigée par les formalités à rem- 
plir dans l'intérêt de ses deux petits-enfants 
orphelins. 

C'est à Bruxelles que Charles Hugo avait 
passé les dernières années de l'exil; c'est à 
Bruxelles qu'il s'était marié et que sont nés 



— 215 - 

son petit garçon et sa petite li! le, Georges et 
Jeanne. 

Retenu quelque temps dans la capitale 
de la Belgique par ses devoirs d'aïeul et de 
tuteur, le poëte suivit avec anxiété la lutte 
entre Paris et Versailles et éleva la voix 
contre la guerre civile : 

Combattants ! combattants ! qu'est-ce que vous 
Vous êtes comme un feu qui dévore les blés, [voulez? 
Et vous tuez l'honneur, la raison, l'espérance ! 
Quoi ! d'un côté la France et de l'autre la France ! 
Arrêtez ! c'est le deuil qui sort de vos succès. 
Chaque coup de canon, de Français à Français 
Jette, — car l'attentat à sa source remonte, — 
Devant lui le trépas, derrière lui la honte. 

Lorsqu'il vit que les hommes qui do- 
minaient la Commune la précipitaient, sous 
prétexte de représailles, dans la tyrannie 
et dans le crime, il s'indigna, et dans des 
vers d'une incomparable puissance, il dé- 
clara qu'on ne pouvait faire un pas en de- 
hors du juste et de l'honnête. 

Et lorsque la guerre civile odieusement 
déchaînée produisit des ruines, la Com- 
mune déboulonnant la colonne, les boulets 
de Versailles frappant Tare de triomphe, le 



— 216 — 

poëte essaya d'arrêter les destructeurs et 
publia les Deux Trophées : 

La France n'est donc pas encore assez tuée ? 
Si la Prusse, à l'orgueil sauvage habituée, 
Voyant ses noirs drapeaux enflés par l'aquilon, 
Si la Prusse, tenant Paris sous son talon, 
Nous eût crié : — Je veux que vos gloires s'enfuient. 
Français, vous avez là deux restes qui m'ennuient, 
Ce pilastre d'airain, cet arc de pierre ; il faut 
M'en délivrer; ici, dressez un échafaud, 
Là, braquez des canons; ce soin sera le vôtre : 
Vous démolirez l'un, vous mitraillerez l'autre, [irons! 
Je l'ordonne. — O fureur ! comme on eût dit : Souf- 
Luttons ! c'est trop ! ceci passe tous les affronts ! 
Plutôt mourir cent fois ! nos morts seront nos fêtes ! 
Comme on eût dit : Jamais ! Jamais ! 

— Et vous le faites ! 

Victor Hugo n'hésita pas à blâmer la Com- 
mune de la manière la plus énergique, 
écrivant au Rappel que la ville de la science 
ne pouvait être menée par l'ignorance, que 
la ville de la clarté ne pouvait pas être con- 
duite par la cécité. En effet, de l'ignorance 
naît l'inconscience; tel acte commence par 
être imbécile et finit par être féroce. Ainsi 
fut le monstrueux décret des otages, œuvre 
abominable de quelques despotes. 

Le poëte qualitia cela de politique de ca- 



— 217 — 

verne.Mais quand l'insurrection fut vaincue, 
après les sanglantes journées de mai 1871, 
Victor Hugo, toujours à Bruxelles, protesta 
contre la déclaration du gouvernement 
belge relative aux vaincus de Paris, contre 
une décision qui interdisait le sol de la Bel- 
gique aux fugitifs. Après avoir protesté 
contre les actes de ces hommes et contre 
leurs violences il se crut en droit, au nom de 
sa conscience, de leur offrir asile chez lui, 
à Bruxelles, place des Barricades, n° 4. 

11 se montra là fidèle à ses principes. 
N'est-ce pas lui qui a écrit : 

Si je vois les cachots sinistres, les verrous, 
Les chaînes, menacer mon ennemi, je l'aime, 
Et je donne un asile à mon proscripteur même; 
Ce qui fait qu'il est bon d'avoir été proscrit. 
Je sauverais Judas si j'étais Jésus-Christ. 

A la suite d'une lettre où il affirmait son 
droit d'asile, dans la nuit du 27 au 28 mai, 
Victor Hugo, après avoir travaillé, venait de 
se coucher. Vers minuit il fut réveillé par un 
violent coup de sonnette. Il se leva, ouvrit 
la fenêtre; une grosse pierre vint frapper 
la muraille à côté de lui; il se pencha et vit 
une cinquantaine d'hommes rangés devant 
sa maison. « Vous êtes des misérables, » leur 



13 



— 218 — 

cria-t-il en refermant sa fenêtre. Aussitôt 
un fragment de pavé brisa la vitre à un 
pouce au-dessus de sa tête, et la bande vo- 
ciféra : A mort Victor Hugo! à la potence! 
à la lanterne le brigand! Enfonçons la 
porte! Mme veuve Charles Hugo, les deux 
enfants, les bonnes couraient épouvantés 
d'une pièce à l'autre ; une grêle de projec- 
tiles tombait sur la façade de la maison et 
les forcenés, continuant l'assaut, essayaient 
d'arracher les grilles et d'enfoncer les 
portes. Trois tentatives d'escalade furent 
faites avec une rage folle par ce troupeau 
de sauvages. Entre deux assauts, un caillou 
aigu et tranchant, lancé avec force, s'abattit 
dans une chambre du premier étage et 
frôla le front de la petite Jeanne. 

Par bonheur, les volets garnis de fer ne 
purent être arrachés, et le jour sauva la vie 
du poëte; on apportait une poutre pour 
enfoncer les portes au moment où la nuit 
cessa . 

La police n'intervint pas; elle laissa faire 
les bandits qui voulaient assassiner un 
vieillard et qui faillirent tuer ses petits- 
enfants; ces bandits étaient des catholiques 
fanatiques. Un des chefs de la bande noc- 
turne de la place des Barricades était 



— 219 — 

M. Kervyn de Lettenhove, fils du ministre 
de l'intérieur en Belgique. Lorsque, trois 
mois plus tard, la police belge fit semblant 
de rechercher ceux qui avaient fait le siège 
d'une maison la nuit et failli tuer un petit 
enfant, un honorable juge condamna le 
fils du ministre, qui ne nomma point ses 
complices, à cent francs d'amende! Mais 
cette agression, digne des Cafres,eut pour 
résultat un arrêté du roi Léopold dont 
voici l'article unique : 

II est enjoint au sieur Victor Hugo, 
homme de lettres, âgé de soixante-neuf 
uns, né à Besançon, résidant à Bruxelles, 
de quitter immédiatement le royaume, 
avec défense d'y rentrer à V avenir sous 
les peines comminées, etc.. 

Cette mesure inqualifiable valut à la 
Chambre qui l'avait votée un vigoureux dis- 
cours de M. Defuisseaux qui s'étonna qu'on 
tolérât, dans son pays, les menées bonapar- 
tistes; qu'on offrit, sous prétexte d'hospi- 
talité, les honneurs d'un train spécial à 
l'homme du Deux-Décembre, à l'homme 
de Sedan, et qu'on saisit avec empressement 
l'occasion de chasser du territoire belge 
l'illustre auteur des Châtiments. Mais le 
poëte eut le dernier mot : la frontière* 



— 220 - 

ferméeaux proscrits le 27, l'ut rouverte !e 31, 
après sa protestation. « Le gouvernement 
m'a expulsé, dit-il, mais il m'a obéi. L'asile 
auquel ont droit en Belgique les vaincus 
politiques, je l'ai perdu pour moi mais 
gagné pour eux. » 

Le poëte expulsé fit un voyage dam fc 
Luxembourg où il s'arrêta à Vianden, alla 
quelque temps à Londres et revint ensuite en 
France. Pendant son absence eurent lieu 
les élections de juillet 1871, élections faites 
sous l'état de siège et viciées par une ra- 
diation arbitraire qui écarta du vote 
li0,000 électeurs; il n'obtint que o7,8oi 
suffrages, ce quil'étonna,a-t-il écrit depuis, 
car il était surprenant qu'il restât tant de 
voix à un homme ayant fait son devoir. 

Victor Hugo, de retour à Paris à la fin de 
l'année 1871, intercéda vivementenfaveurde 
ceux que les conseils de guerre déportaient ou 
condamnaient à mort. Il demanda la vie pour 
tous, pour Maroteau, pour Rossel, pour 
Ferré, pour Lullier, pour Crémieux, allé- 
guant que les exécutions politiques pro- 
longent souterrainement la guerre civile et 
que sept ou huit tombes n'avaient jamais 
été une ressource pour un peuple en péril. 
Il répéta vainement : Pitié, Pardon, Frater- 



— 221 — 

nité, et sonna le tocsin de la clémence. Il 
fallut des répliques sanglantes au meurtre 
des otages. 

Au mois de décembre, les membres d'un 
comité électoral lui proposèrent, en vue 
d'élections complémentaires prochaines, 
d'accepter le mandat impératif. 

Il ne pouvait subir ce mandat, parce que 
la conscience ne reçoit pas d'ordres; mais 
il s'efforça de transformer le mandat impé- 
ratif en mandat contractuel, pour réaliser 
plus sûrement le progrès électoral par le 
contrat librement débattu et consenti entre 
le mandant et le mandataire, entre l'élec- 
teur et l'élu. 

Le comité accepta cette transformation : 
mais, à l'élection du 7 janvier 1872, Victor 
Hugo échoua avec 95,900 voix contre 
M. Vautrain qui en obtint 122,435. Cet 
échec fut le résultat du programme poli- 
tique du candidat : le mot amnistie y était 
écrit en tête, et « il y a des époques où la 
société a peur et demande des secours aux 
impitoyables. » 

Le poète ne se lassa pas d'élever la voix 
au nom de tous ceux qui souffrent, de 
plaider avec toute son âme les questions 
sociales, d'encourager, par der lettres, par 



— 222 — 

des discours, le peuple à chérir la Répu- 
blique. 

Elu délégué du conseil municipal de Paris 
pour les élections sénatoriales, il adressa aux 
communes de France un manifeste les ap- 
pelant à consolider un gouvernement qui 
fera frères tous les peuples. Il fut élu séna- 
teur de la Seine au second tour de scrutin, 
le quatrième sur cinq, le 5 février 1870. 11 
prit place à l'extrême gauche et déposa dès 
les premières réunions, sur le bureau des 
Sénat, une proposition d'amnistie pleine et 
entière pour les condamnés de la Com- 
mune. Cette proposition fut repoussée. Ce 
n'était point encore l'heure du pardon. 



CHAPITRE DIXIÈME 



SOMMAIRE 

L" Libération du territoire. — Mort de François Hu<;o 
(20 décembre 1873). — Opinions religieuses du poëtc 

— De l'expulsion de Belgique à l'entrée au Sénat. — 
Pour un soldat (février 1875). — Vannée terrible (1872). 

— Quatre-vingt-treize (H~3). — Mes fils et Actes et Paroles. 
Avant l'exil (1874) . Pendant Vexil (1875); Depuis Vexil 
(1876). — La Légende des siècles (2 m » série, 2 vol. 1877)» 

— L' Art. cCitre grand-père (mai 1877). — L'Histoire d'un 
crime (2 vol. — Septembre 1877). — Le Pape (187S). — La 
Pitié suprême (1S79). — Discours sur l'amnistie à l'entrée 
au Sénat. — Discours sur la dissolution. — . Victor 
Hugo chez lui. — Le salon de la rue de Clichy. — Les 
soirées du Maître. 



Si Victor Hugo resta en dehors des 
assemblées politiques jusqu'en 1876, ce 
n'est point qu'il n'ait été à diverses re- 
prises sollicité d'y rentrer. En 1873, les 
électeurs lyonnais lui offrirent la candida- 
ture dans le sixième arrondissement : il re- 
fusa, aiin de ne point compromettre la cause 
de l'amnistie et crut devoir mieux servir la 
République en effaçant momentanément sa 
personnalité. 



— 221 — 

L'illustre écrivain donna d'autres preuves 
de son patriotisme. Il publia, le 16 septem- 
bre 1873, un poëme intitulé la Libération 
du territoire qui fut vendu au profit des 
Alsaciens-Lorrains. 

C'était l'année où l'on donnait à Paris 
des fêtes superbes à ce monstrueux souve- 
rain d'Asie, qui, après la prise d'une ville, 
se fit apporter sur des plateaux, trente livres 
pesant d'yeux arrachés aux principaux 
habitants, l'année où l'on passait en revue 
nos soldats en l'honneur du shah de Perse. 

Le poëte protesta en ces termes : 



Je veux qu'on soit modeste et hautain ; quant à moi v 
Je déclare qu'après tant d'opprobre et d'effroi, 
Lorsqu'à peine nos murs chancelants se soutiennent, 
Sans me préoccuper si des rois vont et viennent, 
S'ils arrivent du Caire ou bien de Téhéran, 
Si l'un est un bourreau, si l'autre est un tyran, 
Si ces curieux sont des monstres, s'ils demeurent 
Dans une ombre hideuse où des nations meurent, 
Si c'est au diable ou bien à Dieu qu'ils sont dévots, 
S'ils ont des diamants aux crins de leurs chevaux, 
Je dis que, les laissant se corrompre ou s'instruire, 
Tant que je ne pourrais faire au soleil reluire 
Que des guidons qu'agite un lugubre frisson 
Et des clairons sortis à peine de prison, 
Tant que je n'aurais pas. rugissant de colère. 



— 225 — 

Lavé dans un immense Austerlitz populaire [sants, 
Sedan, Forbach, nos deuils, nos drapeaux frémis- 
Je ne montrerais point notre armée aux passants ! 

Le poète venait de donner au gouverne- 
ment du maréchal de Mac-Mahon cette iière 
leçon lorsqu'un nouveau et épouvantable 
malheur le frappa. Son dernier fils, Fran- 
çois Hugo, succomba le 26 décembre 
1873 à une maladie dont il souffrait de- 
puis seize mois. On put dire que c'était trop 
de douleur. Eh bien, il y eut des hommes, 
des misérables dont il est inutile de rap- 
peler les noms, qui insultèrent au deuil du 
père et s'en réjouirent publiquement! 
Honte éternelle à ceux-là ! 

Mme Charles Hugo, qui avait soigné son 
beau-frère avec un dévoûment sublime, 
suivit le corps jusqu'au cimetière. Derrière 
le corbillard marchait le père, pleurant, le 
corps à demi incliné vers la terre, mais 
dressant encore, malgré les terribles coups 
du sort, sa tète blanche vers le ciel. A ses 
côtés s'avançaient MM. Paul Maurice, Au- 
guste Vacquerie, Paul Foucher, puis 
MM. Gambetta, Spuller, Alexandre Dumas, 
Jules Simon, etc., une foule de députés, de 
journalistes, de littérateurs, d'artistes, d'ou- 
vriers. 



13. 



— 226 — 

Le convoi, parti de la rue Drouot, alla di- 
rectement au cimetière de l'Est où le corps 
fut déposé dans un caveau provisoire, puis- 
que le tombeau de famille n'avait plus de 
place ! 

Louis Blanc prononça en cette circon- 
stance de belles et touchantes paroles. 

« Il reste, dit-il en terminant son discours, 
il reste, pour l'aider à porter jusqu'à la fin 
le poids des jours, au vieillard illustre que 
tant de malheurs accablent, la conviction 
qu'il a si bien formulée dans ces beaux vers : 

C'est un prolongement sublime que la tombe. 
On y monte, étonné d'avoir cru qu'on y tombe. 

« Victor Hugo n'admet pas l'idée redou- 
table des séparations absolues, définitives. 
Il croit à Dieu éternel, il croit à l'âme im- 
mortelle. C'est là ce qui le rendra capable, 
tout meurtri qu'il est, de vivre pour son 
autre famille, celle à qui appartient la vie 
des grands hommes : l'humanité. » 

Victor Hugo embrassa l'orateur en pleu- 
rant, puis ses amis l'enlevèrent de la fosse 
tandis que toutes les mains se tendaient 
vers la sienne et que la foule émue dans la- 
quelle on sentait battre le cœur de Paris, 
criait pour consoler le poëte en proie au 



— 227 — 

désespoir : Vive Victor Hugo! Vive la Ré- 
publique! 

Le père infortuné devait à son tour, deux 
ans plus tard, s'efforcer d'adoucir les re- 
grets cuisants de l'illustre historien qui 
parla avec tant de cœur sur la tombe de 
François Hugo. Il dit, lorsque mourut 
Mme Louis Blanc : « Ce que Louis Bianc a 
fait pour moi il y a deux ans, je le fais au- 
jourd'hui pour lui. Je viens dire en son 
nom l'adieu suprême à un être aimé. L'ami 
qui a encore la force de parler supplée 
l'ami qui ne sait même plus s'il a la force 
de vivre. Ces douloureux serrements de 
main au bord des tombes font partie de la 
destinée humaine. » 

Destinée terrible souvent qui fait que les 
plus grands cœurs sont ceux qui saignent 
le plus et qu'aux plus grandes âmes sont 
réservées les plus cruelles épreuves. Mal- 
heur à ceux qui ne sont point alors soutenus 
par le sentiment du devoir à accomplir, de 
la mission à remplir ou qui ne sont pas 
réconfortés par une croyance. 

Cette croyance Victor Hugo la possède. 
Sans doute il n'a point la foi telle que l'en- 
tendent et la comprennent les ministres des 
religions quelconques; mais sa religion dé- 



— 228 — 

barrassée de toutes les superstitions de> 
cultes est haute et pure. Il ne veut poin' 
d'intermédiaire entre l'âme et Dieu; s? 
conscience n'a pas besoin de demander des 
conseils aux hommes. Il a flagellé les prêtres 
coupables et serviles, mais en les accusant 
de manquer de respect à l'Être éternel; il 
n'admet point les dogmes étroits, les in- 
ventions cléricales, les menaces de tortures 
éternelles ; mais, lorsqu'il prend à partie 
dans ses strophes indignées les moines fana- 
tiques, les inquisiteurs féroces, les papes 
assassins, les évêques ambitieux, les jésuites 
avides de domination, toute cette race hypo- 
crite et lâche qui se sert d'un culte pour 
gouverner et de la superstition universelle 
pour jouir, qui abêtit l'espèce humaine 
afin d'en tirer profit, le poète, les yeux en 
haut, n'a qu'un but : dégager Dieu de la 
tourbe, le montrer tel qu'il doit être, c'est- 
à-dire grand, juste et bon, le faire aimer, 
le faire apparaître dans sa véritable gloire. 
Pour lui la morale, le droit, le devoir sont 
au-dessus de toutes les pratiques religieuses. 
11 professe, comme Kant, une philosophie 
d'une essence supérieure basée sur des 
faits, sur des probabilités, sur de nobles 
espérances. 



- 1 



— 229 — 

L'homme qui eut pour confesseur Lamen- 
nais et qui, malgré les croyances de sa jeu- 
nesse, s'efforça vainement de pratiquer, 
sortit ainsi que Lamennais du sein de l'Église 
apostolique et romaine; mais cet homme-là 
n'en pratique pas moins la plus belle reli- 
gion. 

Il nous a dit dernièrement à nous-même : 
« Oui, je suis né catholique et je le suis resté 
longtemps à cause de mon éducation ; mais 
c'est bien fini et pour toujours. Cependant 
je crois à l'immortalité de l'âme et je crois 
à Dieu que je remercie tous les jours des 
années de grâce qu'il m'accorde, que je 
remercie surtout de me permettre que je 
puisse employer ces années à travailler uti- 
lement. » 

Telle est sa foi que nous exposons sans 
la juger. Qu'il nous suffise, revendiquant 
pour lui, pour nous et pour tous, l'entière 
liberté de conscience, de constater que ce 
génie spiritualiste et déiste est le plus redou- 
table ennemi du cléricalisme. Telle fut à 
quelque différence près la philosophie vol- 
tairienne. Voltaire n'a jamais été athée ; 
les prêtres seuls, attaqués par lui, l'ont 
fait passer pour tel. 

Yictoj Hugo, de même que l'auteur de 



— ■— — i 



— 230 — 

VEssai sur les mœurs, a vu se déchaîner 
contre lui toutes les colères et toutes les 
haines du clergé : « Et pourtant, dit-il, je 
parle comme lui de l'âme et de Dieu, mais 
je déshabille la vérité des fables. Je sup- 
prime les farces, et je n'admettrai jamais 
une religion dont certains mystères ne; 
peuvent être expliqués devant des femmes 
sans les faire rougir. » 

Cependant il ne s'est pas montré systé- 
matiquement hostile à la religion catho- 
lique, car en 1846 il salua l'avènement d( 
Pie IX, croyant aux espérances libérales 
que donnait celui-ci et s'imaginant qu'il 
ceignait la tiare avec des idées d'émanci- 
pation et de fraternité. L'encyclique l'a em- 
pêché de continuer à croire au libéralisme 
des papes et il ne vénère ni le Dieu des 
armées ni le Dieu dont Yeuillot prétend 
être l'image et l'apôtre. 

Depuis l'expulsion de Belgique jusqu'à 
l'entrée au Sénat, Victor Hugo ne cessa de 
produire des œuvres nouvelles, se multi- 
pliant, luttant pour le triomphe du juste. 
Il écrivit une admirable page à l'occasion 
du centenaire de Pétrarque, prit la parole 
aux obsèques de Mme Paul Meurice , 
d'Edgard Quinet, du grand acteur Frédé- 



- 231 — 

rick Leraaitre, adressa un adieu ému à la 
tombe de George Sand, écrivit aux démo- 
crates italiens, plaida la cause du con- 
damné Simbozel , célébra l'exposition de 
Philadelphie. Les jours ne suffirent point 
à la tâche et les bonnes actions succédèrent 
aux bonnes actions. 

En février 1875, il eut la joie d'obtenir la 
grâce d'un soldat nommé Blanc, fusilier 
au 112 e de ligne, condamné à mort pour 
avoir donné un soufflet à son caporal. 

Cette exécution semblait impossible à 
Victor Hugo. 

Pourquoi ? Le voici : 

Le 10 décembre 1873, les chefs de l'armée siégeant 
à Trianon en haute cour de justice militaire ont fait 
un acte considérable. 

Ils ont aboli la peine de mort dans l'armée. 

Un homme était devant eux : un soldat respon- 
sable entre tous: un maréchal de France. Ce soldat, 
à l'heure suprême des catastrophes avait déserté le 
devoir ; il avait jeté bas la France devant la Prusse . 
il avait passé à l'ennemi de cette façon épouvantable 
que, pouvant vaincre, il s'était laissé battre; il tenait 
une forteresse, la plus forte de l'Europe, il l'avait 
donnée; il avait des drapeaux, les plus fiers drapeaux 
de rhistoire.il les avait livrés; il commandait une 
armée, la dernière qui restât à l'honneur national, il 
l'avait garrottée et offerte aux coups de plat de sahr • 
des Allemands; il avait envoyé prisonnière de guerro, 



— 232 — 

aux casemates de Spandau et de Magdebourg, la 
gloire de la France, les bras liés derrière le dos; 
pouvant sauver son pays, il l'avait perdu; en livrant 
Metz la cité vierge il avait livré Paris, la ville hé- 
roïque; cet homme avait assassiné la patrie. 

Le haut conseil a jugé qu'il méritait la mort et a 
déclaré qu'il devait vivre. En faisant cela qu'a fait 
le Conseil de guerre? Je le répète, il a aboli dans 
l'armée la peine de mort. 

11 a décidé que désormais ni la trahison, ni la 
désertion à l'ennemi, ni le parricide (car tuer sa pa- 
trie c'est tuer sa mère), ne seraient punis de mort. 

Qu'ajouter maintenant? 

Le maréchal Bazaine disparait, voici un soldat. 

Nous avons devant les yeux non plus le haut di- 
gnitaire, non plus le grand-croix de la Légion d'hon- 
neur, non plus le sénateur de l'Empire, non plus le 
général d'armée, mais un paysan; non plus le vieux 
chef plein d'aventures et d'années, mais un jeune 
homme; non plus l'expérience, mais l'ignorance. 

Ayant épargné celui-ci, allez-vous frapper ce- 
lui-ià? 

... Est-il bon de contraindre la profonde honnê- 
teté du peuple à des confrontations de cette nature : 
avoir vendu son drapeau, avoir livré son armée, 
avoir trahi son pays, la vie; avoir souffleté son ca- 
poral, la mort !... 



Cette logique écrasante fit commuer la 
peine du soldat. Ainsi, Victor Hugo se dé- 
voua toujours à la défense des misérables 
et des condamnés à mort : sa devise a été 
toujours : pour le droit contre la loi. 



— 233 — 

Il nousresteà citer ses dernières œuvres. 
L'Année terrible parut en 1872 ; le titre 
dit ce que chante ce recueil de vers : les 
deuils et les douleurs de la patrie. 

L'année suivante, en 1873, fut publié un 
grand roman intitulé Quatre-vingt-treize : 
La Révolution à son apogée, le terme fatal 
de la lutte engagée par les idées nouvelles 
contre l'ordre social ancien, par la liberté 
contre le despotisme, parla loi contre l'ar- 
bitraire, et de cette lutte, de cette atmos- 
phère de sang, le progrès et l'humanité se 
dégageant triomphants, telle est l'essence 
du livre. Le drame entremêlé d'épisodes 
gracieux, de scènes charmantes, se passe 
ilans cette vieille terre de Vendée dont la 
plume du maître reproduit les paysages 
sauvages. Ce roman fut, lui aussi, publié en 
même temps en plusieurs langues et obtint 
le même succès que les Misérables. 

Dans les trois années qui suivirent, pa- 
rurent trois volumes, Actes et Paroles, 
avant, pendant et depuis l'exil. « Cette tri- 
logie n'est pas de moi, a dit Victor Hugo ; 
elle est de l'empereur Napoléon III. C'est 
lui qui a partagé ma vie de cette façon; 
que l'honneur lui en revienne. Il faut ren- 
dre à César ce qui est à Bonaparte. La 



— 234 — 

trilogie est très-bien faite et Ton pour- 
rait dire selon les règles de l'art. Chacun 
de ces trois volumes contient un exil ; dans 
le premier, il y a l'exil de France; dans le 
deuxième, l'exil de Jersey, dansletroisième, 
l'exil de Belgique. Une rectification pour- 
tant. L'exil, pour les deux derniers pays, est 
un mot impropre ; le mot vrai est expul- 
sion. Il n'y a d'exil que de la patrie. » 

Et l'auteur ajoute que sa vie tout en- 
tière est dans ces trois volumes, qui vont 
de 1841 à 1876; qu'on peut dans ces pages 
réelles étudier jour par jour la marche 
d'un esprit vers la vérité, sans jamais un 
pas en arrière. L'œuvre commence par un 
conseil de résistance et se termine par un 
conseil de clémence. Résistance aux tyrans. 
Clémence aux vaincus. 

Après ce recueil de discours et cette énu- 
mération d'actes parut une brochure inti- 
tulée : Mes Fils, dans laquelle le Maître dit 
quels étaient les travaux et les vertus de 
reux que lui ravit la mort implacable. 

Puis vint, en 1877, la seconde série de la 
Légende des Siècles, série digne de la pre- 
mière, suite d'épopées et d'idylles, sorte 
de défilé grandiose de tout ce qui, dans la 
suite des âges, a marqué dans l'humanité. 



— 235 — 

La même année fut également publié 
V Art d'être grand-père , une sorte de suite 
au Livre des Mères , œuvre adorable , 
gracieuse et simple, pleine de récits char- 
mants, où l'âme tendre du poète se révèle 
tout entière, où son amour des enfants ap- 
paraît rayonnant. Jeanne et Georges, ses 
deux petits-enfants, sont ses dieux ; c'est à 
eux qu'il parle, c'est pour eux qu'il dévoile 
toutes les tendresses de son cœur. Il les gâte 
et ne s'en cache pas : 

En me voyant si peu redoutable aux enfants 
Et si rêveur devant les marmots triomphants, 
Les hommes sérieux froncent leurs sourcils mornes; 
Un grand-père échappé passant toutes les bornes, 
C'est moi 

Mais des petits qui n'ont pas fait de crime encore, 
Je vous demande un peu si le grand-père doit 
Etre anarchique au point de leur montrer du doigt, 
Comme pouvant dans l'ombre avoir des aventures, 
L'auguste armoire où sont les pots de confitures ! 
Oui, j'ai pour eux parfois, — ménagères, pleurez! — 
Consommé le viol de ces vases sacrés. 
Je suis affreux. Pour eux je grimpe sur des chaises ! 
Si je vois dans un coin une assiette de fraises 
Réservée au dessert de nous autres, je dis : 
O chers petits oiseaux goulus du paradis, 
C'est à vous! Voyez-vous en bas sous la fenêtre 



— 236 — 

Ces enfants pauvres, l'un vient à peine de naître, 
Ils ont faim. Faites-les monter et partagez. — 

Et tout ce livre est plein de ces choses 
exquises, de ces gamineries de grand-père, 
de ces douces leçons de charité et aussi 
d'enseignements profonds cachés sous les 
plus belles fleurs de la poésie. 

Mais, à côté de l'amour sans bornes poul- 
ies petits, il y a dans le grand-père, la 
haine des grands lorsqu'ils sont criminels, 
et, c'est peu de mois après s'être fait 
l'écho des divins gazouillements des babys 
que Victor Hugo livra aux méditations du 
peuple dont on menaçait la liberté l'His- 
toire d'un Crime. « Ce livre est urgent, 
je le publie, dit-il; » urgent, en effet. On 
était à la veille des élections de 1877, né- 
cessitées par l'incroyable dissolution de la 
Chambre. On pouvait craindre un attentat ; 
il importait de rappeler l'attentat de dé- 
cembre 1852. 

Témoin inflexible, historien implacable, 
il raconta l'usurpation criminelle et dit 
combien de cadavres avaient jonché la terre 
sous les pieds du César triomphant. Leçon 
profitable, souvenir utile. 

L'Histoire d'un Crime, à laquelle sera 



— 237 — 

prochainement ajouté un troisième tome 
composé de pièces justificatives, eut un 
retentissant succès. 

Enfin (nous terminons notre nomencla- 
ture) deux volumes de vers qui seront suivis 
de beaucoup d'autres parurent en 1878 et 
en 1879 : l'un, le Pape contient sous une 
forme superbe le résumé de la philosophie 
religieuse du poëte;V autre, laPitiésujjréme, 
est un appel chaleureux à la concorde uni- 
verselle. 

Toute la lyre paraîtra dans quelques se- 
maines. 

Tandis que ces œuvres se répandaient 
dans le monde, Victor Hugo, soucieux de 
ses devoirs politiques autant que de sa 
gloire littéraire, proclamait à la tribune et 
dans les journaux les droits de L'humanité. 

En avril 1876, il faisait, avec M. Louis 
Blanc, au théâtre du Chàteau-d'Eau, une 
conférence dont le produit fut consacré à 
l'envoi d'une délégation d'ouvriers à Phi- 
ladelphie. 

Le 22 mai suivant, il prit la parole au 
Sénat, sur la question de l'amnistie. Il re- 
présenta l'amnistie comme la suprême 
extinction des colères et la fin des guerres 
civiles, et il dit : 



— 238 — 

La clémence n'est autre chose que Ja justice, plus 
juste. La justice ne voit que la faute; la clémence 
voit le coupable. A la justice la faute apparaît dans 
une sorte d'isolement inexorable : à la clémence le 
coupable apparaît entouré d'innocents; il a un père, 
une mère, une femme, des enfants, qui sont con- 
damnés avec lui et qui subissent sa peine. Lui, il a 
le bagne ou l'exil: eux ils ont la misère. Ont-ils mé- 
rité le châtiment? non. L'endurent-ils? oui. Alors 
la clémence trouve la justice injuste. Elle s'inter- 
pose et elle fait grâce. La grâce c'est la rectification 
sublime que fait à la justice d'en bas la justice d'en 
haut. 

11 compara, en finissant, le sort réservé 
au crime du2 Décembreet à l'insurrection 
du 18 Mars : tandis que par ce dernier fait 
vingt mille insurgés furent condamnés, 
pour l'autre fait la justice prêta serment 
aux violateurs du droit. Toutes ces raisons 
excellentes et exposées avec tant de puis- 
sance ne devaient être trouvées bonnes que 
trois ans plus tard. 

En août 1876, Victor Hugo fit un éloquent 
appel Pour la Serbie qui fut publié dans 
le Rappel, mais qui ne fut pas non plus 
écouté. 

Puis, le 25 mars 1877, il fit également, 
avec M. Louis Blanc, une seconde confé- 
rence en faveur des ouvriers lyonnais. Cette 
intervention louable à tous égards, puis- 



— 239 — 

qu'il s'agissait du soulagement d'honnêtes 
misères, donna lieu à quelques troubles, 
occasionnés surtout par le zèle exagéré 
d'une police qui se souvenait trop encore, 
à cette époque, de la tradition impériale. 

On sait quel est le labeur immense de 
cet homme. Il semble qu'à mesure que 
s'écoulent les années rapides il ajoute une 
tâche à sa tâche, multipliant ses efforts et 
redoublant d'énergie, afin de remplir sa 
mission qui est d'éclairer l'humanité et de 
répandre la vérité. 

«Hélas! disait-il un jour, tristement devant 
nous, les œuvres par moi rêvées sont cent 
fois plus nombreuses que celles que j'ai eu 
le temps d'écrire. » 

La main est trop lente pour ces œuvres de 
géant. Cependant, jamais une minute per- 
due. Il travaille debout, se lève à cinq 
heures du matin été comme hiver, se 
plonge au saut du lit dans un bain d'eau 
froide à la température de l'air, puis il 
écrit jusqu'à midi. 

Ensuite il lui faut sortir pour aller au 
Sénat. Il expédie sa correspondance, une 
correspondance d'homme d'État. Pour se 
reposer il va se promener à pied, ou bien, 
comme on l'a souvent raconté, monte sur 



— 240 — 

l'impériale d'un omnibus, ce balcon rou- 
lant sur lequel il se trouve à côté du peu- 
ple qu'il aime. A huit heures, le diner au- 
quel sont invités chaque jour ceux à qui le 
poëte veut donner une marque d'estime, 
d'intérêt, d'affection ou d'encouragement. 
Jeanne et Georges, devenus les enfants de 
M.Lockroy, le vaillant député de Paris, à la 
suite du second mariage de Mme Charles 
Hugo, Jeanne et Georges sont presque tou- 
jours de la fête. 

Une fois à table, Victor Hugo se méta- 
morphose. L'orateur puissant qui sait plai- 
der avec tant d'éclat à la tribune française 
de si généreuses causes, le sénateur dispa- 
rait. Il devient le maître de maison le plus 
séduisant. Il rit, il plaisante, il raconte. 
Les hommes et les choses sont jugés, d'un 
mot, avec une étonnante justesse. Tantôt 
il s'égaye aux dépens d'une personnalité 
grotesque, tantôt il flétrit avec une honnê- 
teté superbe ce qui est vil et ce qui est 
bas; tout cela entremêlé d'un compliment 
charmant à l'adresse d'une femme, d'une 
piquante réflexion, d'un jeu de mots au 
besoin. Mais dix heures sonnent. On rentre 
au salon où l'attendent des députés, des 
artistes, des gens de lettres. La conversa- 






— 241 — 

tion recommence, conversation à laquelle 
chacun est invité à prendre part; tous 
prêtent aux paroles du Maître une oreille 
attentive; tous se tiennent dans une res- 
pectueuse attitude. 

Doux, bienveillant, affable, d'une ex- 
quise simplicité de manières, d'une bonho- 
mie fine: se souvenant de tout, ayant pour 
les plus petits et les plus indignes un mot 
aimable, un plus aimable sourire, sans 
jamais se lasser, sans efforts, sans ironie, 
il accueille d'une cordiale manière jus- 
qu'aux plus inconnus des soldats de l'ar- 
mée littéraire. 

Un soir, un écrivain humoristique bien 
connu, Léon Bienvenu, lui présenta un 
homme qui vient de mourir jeune encore, 
Hippolyte Briollet, dont la verve gauloise 
égaya longtempsles lecteurs du Tintamarre. 
Notre ami Briollet qui, comme Théophile 
Gautier, tremblait en montant l'escalier 
de Victor Hugo, fondit en larmes lorsque 
celui-ci lui tendit la main. 

Touchant hommage qui montre à quel 
point, aujourd'hui ainsi qu'en 1830, s'im- 
pose même aux esprits les plus légers et 
les plus joyeux, la vénération pour le Maître. 

De plus illustres personnages ont éprouvé 



M 



— 242 — 

la même émotion. En 1877, l'empereur du 
Brésil voyageant en France, vint rendre 
visite au poëte et lui dit : « Rassurez-moi, 
monsieur Victor Hugo, je suis un peu ti- 
mide. y> 

On sort de chez lui, heureux, réconforté. 

Nous ne savons pas de plus admirable 
spectacle que celui de ce vieillard alerte, 
souple, vigoureux, simplement et élégam- 
ment vêtu, soigné, toujours droit, les yeux 
pétillants et doux, la tête haute, le front 
éclairé. On se surprend à avoir envie de 
l'embrasser comme on a envie d'embrasser 
son grand-père. Et, de fait, n'est-il pas le 
grand-père de l'humanité ! 

Tel nous le connu mes ces dernières années 
dans son salon situé au troisième étage du 
n° 20 de la rue de Clichy, salon où il n'y 
avait point de trône, ainsi que le préten- 
daient quelques bohèmes envieux, mais 
simplement des canapés et des fauteuils 
comme dans tous les salons. 

Cette pièce de réception, dont les hon- 
neurs étaient faits par Mme Drouet qui 
sauva la vie du poëte en 18ol, était tendue 
de tapisseries rouges à raies jaunes ornées 
de fleurs. Aux côtés de la cheminée, des 
appliques de Venise. 



— 243 — 

Au centre de la pièce, sur un piédestal, 
un chef-d'œuvre de l'art japonais, un élé- 
phant de bronze portant une tour et levant 
sa trompe pour le combat. Au-dessus, un 
lustre de Venise aux couleurs variées. 

Sur la cheminée, une pendule Louis XV 
et à droite un canapé de velours vert, siège 
ordinaire du maître de la maison. 

C'est là que sont passées toutes les illus- 
trations de notre temps. On causait là jus- 
qu'à minuit, souvent jusqu'à minuit et 
demi. Puis le porte reconduisait ses visi- 
teurs. 

« Dans l'antichambre, il recommandait 
gracieusement aux dames de se bien cou- 
vrir et les aidait lui-même à mettre leur 
manteau. Et voilà le Pontife! (1) » 

Inutile de décrire son cabinet de travail. 
On n'y voyait que des amas de livres et de 
papiers. 

Telle était la demeure de la rue de Clicliy 
habitée jusqu'en 1878; aujourd'hui Victor 
Hugo a loué un petit hôtel, 130, avenue 
d'Eylau, à la porte de Passy, tout près du 
bois de Boulogne. La vie qu'il mène là est 
toujours la même. Il ne cesse de travailler 

(1) Gustave Rivet, Victor Hugo chez lui. 



— 244 — 

et, pour se délasser, il reçoit ses amis et 
cause avec ses petits-enfants. 

Entouré du respect universel, de l'affec- 
tion populaire, de l'amitié de quiconque a 
un cœur, de l'estime des grands de la terre 
et de l'attachement des siens, il continue 
son œuvre, toujours inachevée à ses yeux. 

Les livres qui vont paraître seront comme 
ceux qui les ont précédés l'objet de l'éton- 
nement et de l'admiration de l'univers. 



CHAPITRE ONZIÈME 

SOMMAIRE 

Victor Hugo en 1S77, par Charles Monselefc. — Apprécia- 
tions contemporaines. — Une chronique de Jules Noriac. 
— La reprise à'Hernani à la Comédie Française (novembre 
1877). — Lettre du poète à Sarah Bernhardt. — Diner 
de centième. — Reprise de la pièce tirée des Misérables 
au théâtre de la Porte-Saint-Martin. — Notre-Dame de 
Paris au théâtre des Nations. — Un souper au Grand-Hô- 
tel. — Quelques strophes de Théodore de Banville. - 
Catalogue des portraits et des charges de Victor Hugo 
de 1827 à 1879. 

Dans les pages qui précèdent, nous avons 
suivi le grand poëte pas à pas, enregistrant 
ses actions principales, relatant ses œuvres. 
Notre biographie, quoique trop courte, a, 
croyons-nous, un mérite : l'exactitude. Non- 
seulement nous n'avons consulté que les 
documents vraiment sérieux et dignes de 
foi, mais encore nous avons pris soin de 
soumettre tous les détails qui nous parais- 
saient douteux à l'assentiment d'un des 
meilleurs amis du Maître, d'un de ceux qui 
lui ont été le plus lidèlement dévoués et 
qui l'ont pour ainsi dire accompagné pen- 



14. 



— 246 — 

dant toute sa vie. De la sorte nos renseigne- 
ments ont été véritablement contrôlés et si 
l'on trace, comme nous l'avons déjà dit, 
des portraits plus brillants de Victor Hugo, 
le nôtre aura du moins le mérite de la res- 
semblance. 

Mais après avoir exprimé de notre mieux 
notre admiration, notre œuvre ne nous sem- 
blerait pas complète si nous n'empruntions 
à d'autres quelques fragments de juge- 
ments. De la sorte nos lecteurs se rendront 
plus exactement compte des sentiments de 
respect et de vénération qu'inspire à cha- 
cun l'homme dont nous nous occupons. 

Une des dernières manifestations d'en- 
thousiasme, une des plus éclatantes qui se 
soient produites, date du mois de no- 
vembre 1877, de la reprise d'Hernani à la 
Comédie Française. 

À cette occasion, le lettré délicat et savant 
qui s'appelle Charles Monselet a donné sur 
la vie intime de Victor Hugo quelques notes 
utiles à ajouter aux nôtres. Nous les re- 
produisons. 

« Les visites de Victor Hugo sont rares, 
tellement rares qu'on les cite. C'est à ce 
parti pris que nous devons tant d'œuvres 
et tant de chefs-d'œuvre, car l'ensemble 



— 247 — 

de ses écrits est considérable. Cet homme df 
génie a produit autant que pourrait le faire 
un homme sans talent. 

«Sa vie est régulièrement organisée... Il 
écrit et ne dicte presque jamais, à moins 
que ce ne soit un discours; il estime que 
récriture a sa physionomie et il veut voir 
les mots. Cela se comprend quand on a une 
écriture aussi magnihque que la sienne, 
rapide et fougueuse dans sa régularité. Sa 
signature particulièrement semble déchirer 
le papier. Cet emportement vient de ce 
qu'il ne se sert presque jamais que de plu mes 
d'oie, qu'il laisse courir sur des feuilles 
hautes et larges, la plupart vierges de ra- 
tures. Je parle de ses manuscrits. 

« En revanche, ses lettres sont d'un format 
minuscule; on ne saurait les considérer que 
comme des billets. Il n'en saurait être au- 
trement, vu le nombre de personnes aux- 
quelles il se croit obligé de jrépondre, de 
livres dont il tient à accuser réception. 

«... Chez lui on sonne, on entre, on se 
débarrasse de son pardessus, on pénètre 
dans le salon; détail caractéristique, les do- 
mestiques n'annoncent personne; après 
quelque temps, dansunentr'acte des conver- 
sations, on va saluer Victor Hugo, à moins 



— 248 - 

qu'on ne soit prévenu par lui, ce qui arrive 
souvent, grâce à son excellent coup d'oeil. 

« ... Sa conversation est la détente natu- 
relle de son génie: Il descend, et en descen- 
dant il se plaît à oublier les cimes. Il se 
mêle à la vie ordinaire jusqu'à la familia- 
rité; mais cette familiarité est sienne et ne 
ressemble à nulle autre. Dans aucun cas 
elle ne saurait inviter à la réciprocité. 

«Personne ne cause commelui. Cela peut-il 
s'appeler causer ? Il ouvre la boucheet laisse 
son âme et son esprit s'épandre au hasard. 
Et ceux qui sont tentés de trouver quelque 
apprêc dans sa manière écrite demeurent 
confondus. Il raconte comme pas un. Est-il 
nécessaire de dire qu'il possède dans ses 
plus infinis détails l'histoire de son temps 
depuis la Restauration jusqu'au second 
Empire? Toute la société de Charles X et 
toute la société de Louis-Philippe lui sont 
connues sur le bout du doigt. Il a dans sa 
mémoire les portraits accrochés de tous les 
hommes remarquables ou seulement re- 
marqués. Il sait sur eux les anecdotes les 
plus singulières et les plus inédites, — et 
pour les apprendre, il n'a pas eu grande 
peine à se donner : il n'a eu qu'à rester dans 
son salon. 



— 249 — 

« Ce salon est presque toujours plein. Dire 
qu'il est décoré avec goût ce serait superflu. 
Deux particularités : on n'y voit ni piano ni 
tableaux. 

« Il me serait facile de placer ici quelques 
historiettes. Je n'en veux raconter qu'une 
qui donnera une idée de sa bonté gaie. 

« L'auteur de VArt d'être grand-père 
avait engagéun de nos confrères à lui amener 
son jeune fils, gamin de huit à neuf ans. 

i( — Il dinera entre Jeanne et Georges, 
avait dit Victor Hugo. 

« Le cœur du père se gonfla de joie. 

«Pendant quelques jours il ne fut occupé 
qu'à faire la leçon à son fils. 

« — Tu vas paraître devant le plus grand 
poète du siècle, lui répétait-il fréquemment; 
comprends-tu bien l'immense honneur qui 
t'est réservé dans un âge aussi tendre? 
Tiens-toi respectueusement et observe un 
silence religieux. 

« Le petit bonhomme grava ces observa- 
tions dans sa mémoire; aussi tremblait-il 
comme la feuille en s'asseyant au jour dit, 
à la table de Victor Hugo. Vainement l'ex- 
cellent Maître essaya-t-il de le mettre à son 
aise en lui adressant plusieurs fois la parole 
avec sa bonhomie incomparable. 



— 250 - 

« L'enfant, effaré, rouge jusqu'aux oreil- 
les, se tenait raide et muet sur sa chaise. 

« Tout à coup, Victor Hugo, s' adressant 
au père: 

« — Ahçà! mon cher, votre fils est malade? 

« — Mais non, je vous assure, fit le père 
surpris au possible. 

« — Mais si... comment! il est ici depuis 
une demi-heure et Un a encore rien cassé!... 

« Je viens de nommer l'Art d'être grand- 
père. Beaucoup de livres ont fait admirer 
Victor Hugo. Celui-ci le fait aimer, c'est ce 
qu'il souhaite le plus au monde. 11 n'a plus 
besoin de gloire; il en a la somme la plus 
considérable qu'un homme puisse rêver et 
porter. 11 rêve autre chose. C'est un grand 
passionné de justice, c'est un grand affamé 
d'amour, c'est un grand assoiffé de bien. 

« Unique génie! Supérieur dans toutes les 
formes! non-seulement le plus grand, mais 
encore le plus hardi; homme d'avant-garde 
et toujours chef d'école à soixante-quinze 
ans! Comme si ce n'était pas assez de la 
force, il nous donne le tour de force par- 
dessus le marché. Il absorbe et résume. 
Comment un poëte ose-t-il prendre la lyre 
et chanter, après la Légende des Siècles, et 
V Art d' être grand-père ? Est-il un procédé, 



- 251 - 

un rhythmeque Victor Hugo ne se soit assi- 
milé et qu'il n'ait porté à sa perfection? 

« Longs jours au Maître! 

« Puisse le ciel lui accorder la robuste 
vieillesse de Michel-Ange (sans sa mélan- 
colie), les cent ans du Titien, tombé en 
plein travail, et surpris! » 

Cette page charmante parut dans le 
Monde illustré qui consacra son numéro 
tout entier à Victor Hugo, numéro enrichi 
de magnifiques dessins représentant les 
principales scènes <ï Hernani. 

En même temps que Charles Monselet, 
Jules Noriac, un des chroniqueurs les plus 
spirituels de ce temps, parla du Maître en 
ces termes : 

« ... Devant ce grand génie la pensée 
s'arrête interdite et troublée. Personne ne 
connaît Victor Hugo, non, personne; ni ses 
admirateurs les plus passionnés, ni les 
femmes, ni ses amis, ni ses clients, ni vous, 
ni moi. 

«. Il faut qu'un siècle ou deux passent stu- 
péfaits devant son œuvre avant que l'hu- 
manité pensante puisse asseoir un jugement 
vrai, complet, sur cet homme qui n'a 
d'équivalent dans aucun temps et chez au- 
cun peuple. 



— 252 - 

<( A vingt-cinq siècles de distance, deuT 
hommes ont étonné le monde, Homère et 
Shakspeare... Victor Hugo est sublime et 
pathétique comme l'Anglais et poète comme 
le Grec... 

« Comme ils font rire ces bons pru- 
d'hommes, qui s'en vont partout disant : 

« — Oui, c'est un grand poète, oui, c'est 
un grand génie, mais il est fâcheux qu'il ait 
souillé sa gloire par des opinions excessives. 

« Oh! Henry Monnier, mon vieux cama- 
rade, ne sortirez-vous point du tombeau 
pour dire à ces braves gens que vous con- 
naissiez si hien: 

« — D'abord, que rien au monde ne peut 
enlever la gloire d'un homme vraiment glo- 
rieux; ensuite qu'il n'est pas d'opinions 
excessives, parce que leur mise en pratique 
les régularise fatalement et aussi parce 
qu'aucun des maîtres de la pensée n'est 
libre de penser comme il l'entend. 

« Ceux-là pensent comme ils sentent. 

« Plus l'abaissement de leur pays et les 
maux de l'humanité frappent leur cœur, 
plus les moyens de les effacer surgissent 
violents dans leur esprit, qu'ils rêvent sous 
l'échafaud de Louis XVI ou sous celui de 
Danton. 



— 253 — 

o Un jour. Victor Hugo a pris une devise: 

« Tout pour le peuple et par le peuple. » 
C'est bien ; mais il eût dit : « Tout pour le 
roi et par le roi,» c'eût été la même chose, 
ne vous eu déplaise. 

«La proposition renversée eût été la même, 
puisqif au lieu de dire le peuple est roi, il 
eût dit le roi c'est le peuple. Tournez-vous 
comme vous l'entendrez, vous ne sortirez 
pas de là. 

« La société française est arrivée à un point 
extrême... Le poète s'est mis résolument du 
côté de ceux qui ont le plus souffert. » 

Nous avons choisi entre cent autres, pour 
le citer, ce remarquable article, parce que 
l'auteur y répond, comme nous avons tâché 
de le faire nous-même dans ce volume, à 
de ridicules accusations que tout le monde 
a entendues et que beaucoup répètent, de 
confiance, sans se douter de leur ridicule. 

Avec son bon sens et avec son talent, le 
chroniqueur qu'on vient de lire insiste, 
ainsi que nous l'avons fait dans les cha- 
pitres précédents, sur la naïveté de ce 
grief: Victor Hugo a changé d'opinion po- 
litique. 

« Oui , s'écrie Noriae, le poète enfant écouta 
sa mère; les poètes sont enfants pendant de 



15 



— 254 — 

longues années et ils prêtent l'oreille au? 
voix qui parlent à leur cœur; plus tard il 
écoutent les voix qui parlent à leur raison. 

« Lorsque Victor Hugo regarda ses enfants, 
il se demanda s'il avait le droit de mettre 
au monde ces beaux petits êtres sans leur 
donner le droit de penser, le droit de saluer 
la liberté au passage; il se demanda si ces 
doux fronts sont faits pour se courber 
devant toutes les servitudes des pouvoirs 
vieillis, et il cacha son épée sous son man- 
teau. Si Ton seplaçaità un autre point de vue 
que celui de la morale, de la gloire et du 
développement de l'intelligence, la question 
de rtifrYztéd'un homme de génie mérite à 
son tour d'être examinée. 

« Dans l'ordre social, un citoyen est supé- 
rieur à un autre parce qu'il apporte à la 
masse. Or, qu'est-ce qu'un marchand rap- 
porte à la société? — Rien ; il se contente 
de vivre d'elle. 

« Au contraire, un homme de lettres, dont 
les œuvres se vendent, tire tout de lui-même 
et apporte des millions à la table nationale. Il 
fait vivre des libraires, des imprimeurs, des 
ouvriers typographes, des dessinateurs, des 
graveurs, des lithographes, des comédiens, 
des directeurs de théâtres, des peintres, 



— 255 - 

des costumiers, des décorateurs, des fabri- 
cants de papier, des directeurs de journaux, 
des traducteurs, etc. » 

En un mot, et Jules Noriac a mille fois 
eu raison d'insister là-dessus, un poëte 
comme Victor Hugo ne se contente pas 
d'agrandir le domaine intellectuel de la 
nation, de charmer les esprits et d'élever le 
niveau moral, il travaille en outre à la for- 
tune de ses contemporains. Il est bon que 
Joseph Prud'homme réfléchisse avant de 
dire avecunesotte satisfaction : « Les poètes ! 
à quoi cela sert-il? » 

Revenons à la reprise (ÏHcrnani à la 
Comédie Française. On sait comment elle 
fut accueillie. Les interprètes, ces admi- 
rables artistes de la maison de Molière, se 
montrèrent dignes de l'œuvre. 

A mademoiselle SarahBernhardt échut le 
rôle créé par mademoiselle Mars. Sarah 
Bernhardt fut supérieure à sa devancière. 

Victor Hugo, heureux de saluer un tel 
talent, écrivit à la jeune sociétaire la lettre 
s livante: 

Madame, 
Vous avez été grande et charmante; vous m'avez 
ému, moi, le vieux combattant, et à un certain mo- 
ment, pendant que le public atteedri et enchanté 



— 2Ô6 — 

par vous, applaudissait, j'ai pleuré. Celte lartuc que 
vous avez fait couler est à vous : — je la mets à vos 
pieds. 

Les représentations d'ffernani ame- 
nèrent une foule considérable à la Comédie 
Française. Cent représentations s'y succé- 
dèrent rapidement. 

Après la centième, le poète, se confor- 
mant à un usage parisien, réunit dans un 
diner, au Grand-Hôtel, les critiques de théâ- 
tre, quelques hommes de lettres et les in- 
terprètes de son drame; deux cents per- 
sonnes environ. 

Nous avons eu la joie d'être au nombre 
des invités de ce festin littéraire et nous 
n'oublierons jamais l'impression particu- 
lière que nous avons ressentie. Au centre 
d'une immense table en fer à cheval était 
assis le poète, souriant, ému ; rien dans 
son attitude ne trahissait la vanité, l'orgueil, 
le triomphe, mais une noble fierté se lisait 
dans son regard. Le Maitre semblait vou- 
loir dire à ses convives : Je vous remercie 
d'avoir répondu à mon appel, je suis heu- 
reux, de voir que vous m'aimez comme je 
vous aime, vous qui êtes mes généraux et 
mes soldats dans l'armée de l'intelligence, 
dans la légion des lettres, et qui -comme moi, 



— 257 - 

travaillez au triomphe du beau, du juste, 
du bien, triomphe qui achèvera la pros- 
périté de l'avenir. 

Un détail nous frappa particulièrement. 
Près de L'amphitryon se trouvaient des ho m - 
mes portant les noms les plus illustres, les 
plus célèbres et, vus à côté du crâne de Victor 
Hugo, les crânes de ces hommes avaient 
l'air petit, d'une étroitesse singulière. Autre 
constatation d'optique: les voisins de l'au- 
teur à'Hernani avaient environ cinquante 
ou soixante ans, et le vieillard de soixante- 
quinze ans, avec ses cheveux blancs en 
broussaille, plantés droit sur sa tête, sem- 
blait le plus jeune et le plus vaillant. 

Il régnait dans cette assemblée une cordia- 
lité rare; les représentants de tous les jour- 
naux se trouvaient là rassemblés, c'est à 
dire les représentants des opinions les plus 
contraires, les adversaires acharnés des 
luttes quotidiennes de la presse, écrivains 
ennemis, disputeurs opiniâtres, toujours 
prêts à se livrer bataille ; et chacun sem- 
blait ravi, et 1 on eût dit qu'une même 
pensée, une même croyance animaient 
ious les cœurs. La discorde avait été bannie 
de l'enceinte; le poète représentait '.a 
fraternité. 



— 258 — 

Sa présence suf lisait à faire vivre un 
moment l'idéale République des lettres, 
à l'aire planer pour quelques heures les ci- 
toyens de cette République au-dessus des 
trahisons humaines. Et qu'on n'aille point 
dire que nous exagérons, que notre enthou- 
siasme nous entraine : les plus sceptiques et 
les plus railleurs parmi nos confrères en 
journalisme, ceux qui d'ordinaire, sem- 
blent craindre d'avouer une émotion, ont, 
dans leurs articles du lendemain fran- 
chement constaté cette bonne impres- 
sion-là. 

Ils avaient été sous le charme et comme 
éblouis par un rayonnement de puissance 
et de bonté. 

Une fête semblable fut donnée à l'occa- 
sion de la centième représentation au théâ- 
tre des Nations de Notre-Dame de Paris 
pièce tirée du roman par M.F.Hugo et revue 
par M. Paul Meurice. Une manifestation 
avait été organisée ce jour-là, au théâtre 
même, en l'honneur de Victor Hugo qui 
essayantde se dissimuler dans le fond d'une 
avant-scène, s'entendit acclamer par deux 
mille spectateurs. 

A l'issue de la représentation Mme Marie 
Laurent, la principale interprète du drame, 



— 259 — 

déclama de sa voix superbe les strophes 
écrites pour la circonstance par Théodore 
de Banville. 
Voici quelques-uns de ces beaux vers : 

Tu ne te lassais pas de ce drame qui t'aime 
Et qui semble un miroir magique où tu te vois, 
peuple ! car Hugo le songeur, c'est toi-même, 
Et ton espoir immense a passé dans ta voix. 

C'est lui qui te console et c'est lui qui t'enseigne: 
Sans le lasser le temps a blanchi ses cheveux. 
Peuple! on n'a jamais pu te blesser sans qu'il saigne, 
Et quand ton pain devient amer, il dit : j'en veux! 

Lui. le chanteur divin béni par les érables 

Et les chênes touffus dans la noire forêt, 

11 dit : « Laissez venir a moi les misérables ! » 

Et son front calme et doux comme un lis apparaît. 

Il vient coller sa lèvre a toute aine tuée ; 

Il vient, plein de pitié, de ferveur et d'émoi, 

Relever le laquais et la prostituée, 

Et dire au mendiant : «Mon frère embrasse-moi. » 

Û Job mourant ? sa bouche a baisé ton ulcère, 
Et cependant un jour, parmi les deuils amers, 
L'exil, le noir exil l'emporta dans sa serre 
Et le laissa, pensif, au bord des sombres mers. 

11 méditait, privé de la douce patrie ; 
Et, lui que cette France avait vu triomphant, 
Il ne pouvait plus même en son idolâtrie, 
S'agenouiller daus l'herbe où dormait son enfant | 



— 2f>0 - 

A ses Côtés pourtant, invisible et farouche, 
Némésis, au courroux redoutable et serein. 
Épouvantant les flots du souffle de sa bouche, 
Crispait ses doigts sanglants sur la lyre d'airain. 

Mais le jour où la Guerre entoura nos murailles, 
Où le vaillant Paris agonisant enfin, 
Succombait et sentit le vide en ses entrailles, 
Il revint, il voulut comme nous avoir faim ! 

Quand sur nous le Carnage enfla son aile noire, 
^jiiand Paris désolé, grand comme un Ilion, 
Proie auguste, servit de pâture à l'Histoire. 
.In revit parmi nous sa face de lion. 

3t puis enfin l'aurore éclata sur nos cimes! 
Le rêve affreux s'enfuit, par le vent emporté, 
Kt, frémissant encor, de nouveau nous revîmes 
Fleurir la poésie avec la liberté. 

Et ce fut une joie immense, un pur délire, 
Et sur la scène, hier morne et déserte, hélasl 
Reparurent divins, avec leur chant de lyre, 
Hernani. Marion Delorme, et toi, Ruy Mas. 

A la fin du spectacle eut lieu le souper 
traditionnel qui se termina vers quatre heu- 
res du matin et dont tous les invités ont 
^ardé le plus charmant souvenir. 

Oui citer encore pour que nos lecteurs 
ne doutent plus de la fascination véritable 
qu'exerce le maître sur ceux qui rappro- 
chent. 



— 201 — 

Je trouve rapportée dans un volume qui 
vient de paraître et dont je dirai quelques 
mots, une conversation entre un rédacteur 
du Charivari le spirituel Louis Leroy, et le 
peintre Chaplin. 

« Nous causions des grands hommes de 
l'époque, et malheureusement il n'y a pas 
beaucoup de choix. — 11 en est un, me dit 
Chaplin, que je voudrais bien connaître. 
Je ne suis pas très-curieux de ma nature et 
je regarde rarement par dessus la haie du 
voisin ; mais si je demeurais près de Victor 
Hugo, onme prendrait plus d'une fois à le 
« filer » ou à écouter à sa porte. 

— Je comprends cela. 

— Son génie exerce sur moi une fascina- 
tion complète. 

— Pas seulement sur vous ! 

— ... La causerie avec lui doit être diffi- 
cile ? 

— Non, il est naturellement si cordial 
qu'il donne de l'assurance aux plus ti- 
mides. 

— C'est égal... l'idée d'entrer dans son 
salon, de le saluer et de trouver... une 
phrase inédite pour lui demander des nou- 
velles de sa santé, me fait passer un léger 
frisson dans le dos. 



is. 



— 262 — 

— Quand vous pataugeriez un peu en 
commençant c'est encore l'hommage le 
plus flatteur. 

— A la condition que cela ne dure pas ! 
Et même quand cela durerait. 

— Il doit-être intolérant en politique. 

— Erreur ! il me Ta dit lui-même : « je 
suis parti de si loin que je n'ai pas le droit 
d'en vouloir à ceux qui n'ont pu me 
suivre. » En littérature c'est différent, il est 
moins tendre. Je ne vous conseillerais pas 
de lui dire du mal de Shakspeare, votre 
succès serait douteux. Inflexible dans ses 
convictions littéraires, il est resté le même 
qu'au début : Racine le laisse toujours froid. 
Pour arriver à le toucher sur ce point, il 
faut opérer un mouvement tournant du 
côté des Plaideurs. Là il est forcé de 
faiblir. 

— ... Parlez-moi de ses petits enfants. 

— Ils sont adorables tous lesdeux, Geor- 
ges est réfléchi, posé ; petite Jeanne ressem- 
ble à un bouton de rose animé. S'ils sont 
gâtés par grand-père, je vous le laisse à pen- 
ser. Et quelles belles histoires il leur ra- 
conte ! Il y en a une entre autres, La bonne 
puce et le méchant roi, qui est d'une mo- 
ralité terrible. Les porteurs de couronne 






— 263 — 

devraient tous la savoir par cœur ; elle les 
éclairerait sur leurs véritables devoirs envers 
leurs sujets, et grâce à elle ils seraient peut- 
être piqués moins souvent. 

C'est dans la préface d'un volume ou 
plutôt d'un catalogue de M. Aglaiis Bou- 
venne, intitulé Victor Hugo, ses portraits 
et ses charges de 1827 à 187i), que se trouve 
cet intéressant extrait. » 

Ce catalogue très-curieux, imprimé avec 
luxe, est accompagné de trois eaux fortes. 

La première est la photogravure d'un 
portrait de Célestin Nanteuil daté de 1833, 
et retraçant le souvenir du jeune homme 
imberbe, dont la ligure douce, rêveuse, aux 
contoursindécis, encadrée de longs cheveux, 
laisse songer encore à cet 

Enfant pâle et n'ayant que quelques jours à vivre. 

La seconde est la reproduction, réduite à 
moitié, d'un dessin de Mérimée, fait à une 
séance de l'Académie française en 1840. 

La troisième représente Victor Hugo tel 
que nous le connaissons. 

.Mais laissons la parole au chercheur qui 
a classé par ordre de date, avec un soin en 
quelque sorte pieux, les portraits et les 
charges du maître. 



- 264 — 

« Quand, dit-il, un homme a, comme 
Victor Hugo, captivé l'attention du monde 
entier, quand il a été le chef d'une nouvelle 
école littéraire, quand, non content d'être 
le premier des poètes, il a été le premier 
des citoyens, il est logique que sa physio- 
nomie soit devenue populaire et que ses 
portraits se soient multipliés à l'infini. 

Ciseaux, pinceaux, pointes, crayons, ont 
tour à tour, à l'envi, tenté de reproduire 
cette tête énergique et puissante. 

Il est intéressant de suivre, à travers les 
diverses inspirations des artistes, les trans- 
formations successives de cette tête dont la 
beauté a tant de fois changé de caractère. 

Nous avons cité l'œuvre de Célestin Nan- 
teuil. 

Le beau buste de David reste seul comme 
une impérissable impression du Victor de 
Notre-Dame de Paris. 

Car Victor Hugo a généralement peu posé 
pour ses portraits, aussi presque tous ceux 
faits avant l'invention de la photographie 
ont-ils été faits presque de souvenir. On ne 
connaît que quatre portraits peints de Vic- 
tor Hugo. 

En 1836, le poète Auguste de Chàtillon 
peignit Victor Hugo assis avec son plus 



— 265 — 

jeune fils devant lui. Louis Boulanger en fil 
on en 1812. Heim a donné aussi un petit por- 
tait peint de Victor Hugo dans son tableau 
hujourd'hui à Versailles : Une Lecture an 
Théâtre-Français. 

En 1868,1e peintre ChiffartenvoyaauSalon 
•le portrait de Victor Hugo qu'il fit à Guer- 
nesey. 

Aujourd'hui, nous possédons une toile, 
peut-être la plus belle page de Léon Bonnat, 
le portrait de Victor Hugo exposé au Salon 
tle 1879. 

La physionomie, dont la postérité s'em- 
parera, est celle que le poète a f-iite sienne 
depuis la date néfaste du 3 décembre 1851. 

Des cheveux blancs et drus se dressent 
sur ce front légendaire qui n'a pas changé; 
sous de puissants sourcils un regard plein, 
au repos d'une douceur et d'une profon- 
deur infinies, mais qui devient terrible si 
quelque indignation traverse l'àme du, 
poète; une bouche ayant un inexprimable 
caractère de mansuétude, un menton un peu 
replet, encadré d'une barbe argentée; tel 
est le Victor Hugo de 1879. 

S'il était possible de saisir la physionomie 
île Hugo lisant ses vers; si le crayon pouvait 
fendre la mobilité de ce visage où toutes 



;— 



— 266 — 

les impressions se traduisent, rapides, 
exactes, distinctes, si l'éclair du regard 
pouvait être rendu!... Malheureusement, 
ceia est aussi impossible que de rendre la 
pénétrante harmonie de la voix du poète. 

La charge n'a pas manqué de toucher à 
Victor Hugo, mais, il le faut constater à sa 
louange, elle l'a fait généralement avec 
respect. 

C'est au-dessous d'un dessin de Gill que 
le poëte écrivait, en 1867, cette ligne que 
l'empire fit effacer, et qui résume toute sa 
manière de voir en art comme en politique: 

« Je veux toute la liberté, comme je veux 
toute la lumière. » 

Les portraits catalogués du maitre, de 
face, de profil, de trois quarts, sont au 
nombre de 157; avec les charges, on arrive 
au chiffre de 230. 

Parmi les caricatures, il en est de bien 
amusantes, entre autres une qui date de la 
naissance du romantisme et qui porte au 
bas ces vers du fougueux Petrus Borel 



Époque tant étroite 
Où Victor Hugo seul porte la tête droite, 
Et crève le plafond de son crâne géant!... 



— 267 — 

Quelques-unes, signées de Daumier, sont 
plus irrévérencieuses, mais la plupart, sur- 
tout parmi les récentes, sont plutôt un té- 
moignage de vénération qu'une satire. 

Les earicaturites, on le sent, se sont, *mix 
aussi, arrêtés devant cette gloire et n'ont 
crayonné qu'avec admiration. 



CHAPITRE DOUZIÈME 



SOMMAIRE 

Les exemples et les leçons qu'on trouve daus la vie des 
Grands hommes. — Le dernier discours de Victor Hugo 
au Chàteau-d'eau, pour le congrès ouvrier de Marseille. 
— Son opinion sur la situation politique actuelle. — Lu 
République et M. Jules Grevy. — La solution de la 
questionsociale au vingtième siècle. — Éducation et pos- 
m. — Avenir de l'humanité. — Une conversation 
privée. — Rôle du réalisme et du naturalisme. — 
Lent but. — Le mur de M. Courbet. — Le plus misé- 
rable des mots. — Victor Hugo a toujours été socialiste. 

Plutarque, après avoir terminé il y a dix 
sept siècles ses immortels récits concernant 
la vie des Hommes illustres des temps déjà 
passés a écrit : « j'ai entrepris cet ouvrage 
pour T utilité des autres, mais je l'ai pour- 
suivi et je m'y suis complu pour mon 
utilité personnelle. Regardant, pour ainsi 
dire, dans le miroir de l'histoire, je me 
suis efforcé de conformer de mon mieux 
ma vie à tant de beaux exemples. » 

Combien de grands esprits ont à leur 
tour puisé leur vigueur morale, leur iné- 



— 2G9 - 

bruulable volonté d'accomplir de nobles 
actions dans l'exemple transmis par ceux 
qui ont utilement et glorieusement vécu. 

L'homme a deux devoirs principaux à 
remplir : se reproduire, donner à d'autres 
êtres semblables à lui la vie qu'il a reçue et 
faire bénéficier ses enfants des enseigne- 
ments qui lui ont été fournis. Si courte est 
l'existence humaine qu'en vérité, il ne 
serait ni utile, ni agréable d'en jouir, si 
l'on ne perpétuait point l'humanité, si l'on 
n'avait point l'envie de faire profiter ses 
descendants des progrès accomplis, des 
améliorations rêvées; si l'on n'avait pas la 
certitude de travailler au perfectionnement 
de ses semblables, si l'on ne possédait pas 
la conviction qu'on ne meurt pas entière- 
ment quand on lègue à ses enfants, en 
même temps que d'immenses entreprises à 
accomplir, le bien-être résultant des efforts 
par nous tentés. 

11 importe que nous marchions vers ce 
but, lequel, pour être atteint, exige un 
labeur incessant. Afin de préparer le bon- 
heur de ceux qui nous survivront, il faut 
que nous enseignions aux petits qui gran- 
dissent et aux grands qui n'ont point assez 
réfléchi, cette chose ; le devoir, Nous 



— 270 — 

n'avons pas, il est vrai, demandé à naître, 
mais nous possédons la vie : or, vivre, 
eest agir, c'est travailler, c'est se rendre 
utile, c'est apporter sa pierre au merveil- 
leux monument de la civilisation, de la 
liberté, de la fraternité, dont nos pères ont 
péniblement établi les fondations, versant 
leur sang sans marchander lorsqu'il s'agis- 
sait de préparer l'éditication de l'avenir. 

Labeur, tolérance, telle est la devise 
inscrite maintenant en lettres d'or sur notre 
drapeau. 

Pour que cette devise soit bien comprise, 
pour que chacun, se l'expliquant nette- 
ment, la défende avec vaillance, il est bon 
de placer sous les yeux de la foule les 
travaux des ancêtres, les vertus héroïques 
des contemporains. 

Trop complaisamment on étale d'ordi- 
naire le spectacle du vice, trop volontiers 
Ton raconte les exploits de ceux qui 
demandent à de criminelles entreprises la 
réputation ou la fortune : il nous semble 
important que la place tenue dans la préoc- 
cupation publique parles voleurs, parles 
assassins et par de criminels ambitieux, il 
nous semble, disons-nous, que cette place 
doit appartenir aux hommes de bien. 



- 271 - 

L'exemple est chose contagieuse. 

Placez l'enfant dans une atmosphère 
malsaine, il tombe malade; faites lui res- 
pirer un air pur, il se fortifie. De même 
entretenez-le d'actions coupables il se per- 
vertit; montrez-lui d'illustres exemples, il 
s'élève. 

La gangrène se propage comme la santé. 
Tel qui vit dans une cave périra à quarante 
ans, rachitique : il aurait vécu cent ans sur 
les montagnes; tel qui lit des livres 
immondes finit à la cour d'assises : il aurait 
été vénéré s'il avait nourri son intelligence 
de saines réflexions. 

Pour l'homme la santé morale et la santé 
physique se trouvent donc dans le milieu et 
dans l'exemple, et si une noble existence 
peut attirer l'attention des hommes, c'est à 
coup sûr, celle de Victor Hugo. 

Nous avons fidèlement raconté toutes les 
phases de cette vie illustre; nous deman- 
dons qu'on la médite. 

Elle contient toutes les leçons utiles : le 
travail, la persévérance, le culte de la 
famille, l'honneur, la résistance à l'illéga- 
lité, le sacrifice, l'amour des faibles, c'est- 
à-dire l'amour de l'humanité, la lutte opi- 
niâtre, la grandeur, l'honnêteté. 



07^ 

Que chacun se dise : j'imiterai, dans la 
mesure de mes forces et de mes moyens cet 
homme qui est grand, et le peuple de 
France grandira. 

Après avoir aussi nettement que possible 
dessiné les traits de cette grande ligure 
nous voulons indiquer les opinions défini- 
tives de Victor Hugo, c'est-à-dire ses con- 
clusions dernières et les affirmations qui 
résument pourainsi dire toutes ses croyances 
et toute sa philosophie. 

Ces croyances se trouvent pour ainsi dire 
en entier dans le discours qu'il prononça 
récemment au Chàteau-d'eau au profit de 
l'œuvre du Congrès ouvrier de Marseille. 

Le genre humain, ilil-il, depuis qualre cents ans, 
n'a point fait un pas qui n'ait marqué. Nous entrons 
dans les grands siècles. Le xvf siècle aura été le 
siècle des peintres, le xvii" le siècle des écrivains, 
le xvm" le siècle des philosophes, le xix° le siècle 
des apôtres et des prophètes. Pour suffire au 
xiv" siècle, il faut être peintre comme au xvi", écri- 
vain comme au xvn% philosophe comme au xviu°; il 
faut en outre avoir en soi, comme Louis blanc, ce 
religieux amour de l'humanité qui constitue l'apos- 
tolat et qui fait distinctement voir l'avenir. Au 
xx c siècle, la guerre sera morte, l'échafaud sera 
mort, la haine sera morte, la royauté sera morte, 
la frontière sera morte, les dogmes seront morts: 
l'homme vivra. 11 y aura au-dessus de tout une 



grande patrie, toute la terre, et une grande espé- 
rance, tout le ciel. 

Saluons-le, ce beau xx e siècle qui possédera nos 
enfants, et que nos enfants posséderont. 

La question unique à cette heure, c'est le travail. 
La question politique est résolue; la République 
est faite, et rien ne la défera. La question sociale 
reste: elle est terrible, mais elle est simple; c'est 
la question de ceux qui ont et de ceux qui n'ont 
pas. 11 faut que le second des deux ternies s'éva- 
nouisse. A cela le travail suffit. Réfléchissez. 
L'homme commence à être le maître de la terre. 
Voulez-vous couper un isthme : vous avez Lesseps. 
Voulez-vous créer une mer : vous avez Houdaire. 
Voyez. Vous avez un peuple et vous avez un monde. 
Le peuple est déshérité, le monde est désert; don- 
nez-les l'un à l'autre! Vous les faites heureux. 
Etonnez l'univers ^>ar de grandes choses qui ne 
sont pas des guéries. Ce monde, faut-il le con- 
quérir? Non. Il est à vous; il appartient à la civi- 
lisation; il l'attend. Pdsonne ne peut vous le con- 
tester. Allez, faites, marchez, colonisez! Il vous 
faut une mer. Créez-là; un<i mer crée une naviga- 
tion; une navigation crée dos villes. A quiconque 
veut un champ, dites : Prends. La terre est à toi, 
cultive-la. 

Ces plaines sont admirables: elles sont dignes 
d'être françaises, ayant été romaines. La barbarie 
est revenue, puis la sauvagerie; chassez-les. Rendez 
l'Afrique à l'Europe. Et du même coup, restituez 
à la vie commune les quatre nations mères, la 
Grèce, l'Italie, l'Espagne et la France. Refaites la 
Méditerranée centre de l'histoire. Ajoutez aux quatre 
peuples fraternels la grande Angleterre. Rattache* 
Shakespeare à Homère, 



— 274 — 

Préparez-vous aux résistances. Ces faits déme- 
surés, les isthmes coupés, les mers apportées, 
l'Afrique habitable, commencent par la raillerie, le 
sarcasme et le rire. Il faut s'y attendre. C'est la 
première épreuve. Et quelquefois ceux qui se trom- 
pent le plus sont ceux qui devraient le moins se 
tromper. Il y a quarante-cinq ans, à la tribune de 
la Chambre des députés, un homme distingué, 
M. Thiers, a déclaré que les chemins de fer seraient 
le hochet de Paris à Saint-Germain. Un autre 
homme distingué, qui faisait autorité dans la science, 
M. Pouillet, a affirmé que le télégraphe électrique 
serait l'amusement des cabinets de curiosités. Ces 
joujoux ont changé le monde. 

Ayons foi. 

Sentons-nous en égalité citoyens, en fraternité 
hommes, en liberté esprits. Aimons ceux qui nous 
aiment et ceux qui ne nous aiment pas. Sachons 
vouloir le bien pour tous. Alors tout se transforme. 
Ce qui est vrai se révèle, ce qui est beau rayonne, 
ce qui est grand flamboie. Le monde nous apparaît 
comme une fête. La loi suprême s'accomplit. Au- 
dessus de tout brille ce mot étrange, Dieu, telle- 
ment mystérieux qu'il peut tout supporter, depuis 
l'affirmation la plus horrible jusqu'à la négation la 
plus loyale, tout, depuis le fanatique féroce jusqu'à 
l'athée honnête, et qu'ainsi que l'astre, inondé par 
les nuées, englouti par les tempêtes, noyé par les 
déluges nocturnes, il est au delà, éternel. Ayons 
foi, vous dis-je. 

Les choses existent, les forces s'ajustent; les 
êtres se groupent; tout fait son devoir; rien n'est 
inutile. 

Si nous baissons les yeux, nous voyons l'insecte 
remuer dans l'herbe; si nous levons la tête, nous 



— 2Î5 — 

voyons l'étoile resplendir dans le firmament. Qu'est- 
ce qu'ils font? La même chose. Le travail. L'insecte 
travaille k la terre, l'étoile travaille au ciel: l'im- 
mensité les sépare et les unit. Tout est l'infini. 
Comment cette loi ne serait-elle pas la loi de 
l'homme? Lui aussi il subit la force universelle; et 
il la subit doublement: il la subit par le corps, il 
la subit par l'esprit. Sa main pétrit la terre, son 
âme embrasse le ciel: il est de l'argile comme l'in- 
secte, et de l'empyrée comme l'étoile. Il travaille 
et il pense. Le travail, c'est la vie: la pensée, c'est 
la lumière. 

De telles idées exprimées de la sorte pro- 
voquent, on le comprend aisément, chez 
ceux qui les écoutent, des transports d'ad- 
miration qui se traduisent par des acclama- 
tions unanimes. 

Mais chez lui, Victor Hugo séduit de la 
même façon son interlocuteur et, quel que 
soit le sujet qu'il aborde, il n'a point peine 
à convaincre quiconque l'entend. 

Un jour que nous lui demandionsce qu'il 
pensait de la situation politique actuelle, le 
maître a bien voulu, pour nous-même, 
exprimer dans une longue conversation 
son appréciation et ses espérances. 

Cet exposé de principes faisant suite, en 
quelque sorte, au discours qu'on vient de 
lire nous le rapportons fidèlement en tàchani 



— i!70 — 

de ne rien oublier de ee que nous avons 
«'•coûté avec attention. 

Voici à ce sujet la pensée de Victor Hugo, 
dépouillée hélas! des charmes de son lan- 
gage et de sa diction. 

— La République, telle qu'elle est aujour- 
d'hui, est acceptable, et son président, 
M. Jules Grévy, est animé des plus hon- 
nêtes et des plus louables intentions. 

Le poëte n'a eu que peu de rapports avec 
M. Grévy; mais au moment où il donna sa 
démission de représentant à l'Assemblée 
de Bordeaux le président de la Chambre 
eut une attitude admirable et se montra 
plein de fermeté et de respectdela légalité. 

La résistance de M. Grévy à la détermi- 
nation de Victor Hugo se heurta à une vo- 
lonté inébranlable, mais elle fut noble. 

Depuis cette époque le nouveau prési- 
dent de la République n'a point cessé de 
témoigner au poëte une déférence véritable 
et il a toujours tenu compte de ses vœux et 
des rares demandes qui lui ontétéadresséos. 

11 n'exista point entre eux de relations 
suivies, mais un échange d'estime et de 
sympathie. 

La droiture de M. Grévy vénère la gran- 
deur d'âme de Victor Hugo. 



Nous sommes, pense le maitre, en pos- 
session d'une république bourgeoise, qui 
n'est point l'idéal des républiques et qui 
se transformera peu à peu, mais cette 
transition était utile, nécessaire. C'est un 
acheminement, une étape indispensable, 
parce qu'il importait de rallier à cette 
forme de gouvernement essentiellement 
perfectible ceux qui jusqu'à présent ont eu 
le privilège de la direction des affaires pu- 
bliques, et le chef actuel de l'État possède 
une rectitude de jugement, une honnêteté 
d'intentions qui peuvent inspirer confiance 
à chacun. 

Ceci déclaré, Victor Hugo ajouta que ce 
n'était point aux hommes de sa génération 
à prendre la haute direction des affaires pu- 
bliques. A son avis, lui et ses contempo- 
rains ont été des précurseurs, des avertis- 
seurs; ils méritent d'être écoutés, comme 
des conseillers, comme des hommes qui 
ont puisé dans l'étude et dans les luttes du 
passé, l'expérience et le savoir, mais leurs 
théories et leurs espérances ne sauraient 
être mises en pratique par eux-mêmes. Ils 
sont vieux. 11 faut, pour gouverner les gé- 
nérations nouvelles, deslionimesnouveaux. 

ils représentent le xix" siècle; l'avenir 



16 



- 2*8 — 

appartient au xx e qui résoudra enfin la 
question sociale. 

Or, la question sociale est tout simple- 
ment ceci: d'un côté, ceux qui possèdent, 
et de l'autre ceux qui ne possèdent pas. 
Quelle en sera la solution? Il ne îafaut point 
chercher en dehors de l'instruction univer- 
sellement répandue et de la création de 
nouvelles écoles dans lesquelles on donnera 
un enseignement salutaire. 

Jusqu'ici, l'instruction a été absolument 
mauvaise, puisque le père, après avoir 
mûrement réfléchi se voit presque toujours 
dans l'obligation de dire à son fils: oublie 
ce que je t'ai fait apprendre. 

Le seul but est donc l'unité et la vérité 
de l'instruction. On fera pour cela les 
livres nécessaires, livres qui remplaceront 
la littérature de ce siècle, laquelle est en 
avance et a commencé à éclairer l'huma- 
nité. 

Une fois qu'on sera en mesure de donner 
l'instruction à l'enfant on donnera la pos- 
session à l'homme, et l'on agira, par une 
répression sévère, sur quiconque alors ré- 
sistera au bien parce qu'il n'y aura plus 
d'excuse. 

La possession donnée à l'homme, est-ce 



— 279 - 

donc une utopie? non, certes. Quand on 
songe aux progrès de la science et aux. 
immenses forces delà nature, aux courants 
des fleuves qui sont jusqu'à présent en 
partie inutiles, à cette colossale puissance 
de la marée qu'on méprise aujourd'hui 
mais dont on saura se servir un jour ou 
l'autre, on demeure convaincu que l'effort 
humain s'est épuisé inutilement et dépensé 
en travaux stériles. 

Un grand pas a été fait déjà, et lorsque 
pour produire et pour récolter, l'homme 
n'aura plus besoin de dépenser aussi vaine- 
ment son temps et sa sueur, que lui man- 
quera-t-il pour être heureux, autant que 
l'homme peut être heureux? De la terre à 
cultiver, 

Eh bien! on dira à l'homme; prends de 
la terre, nous t'en donnons qui sera bien à 
toi. Les distances à parcourir ne sont plus 
un obstacle : des continents entiers, tout le 
centre de l'Afrique par exemple, ne tarde- 
ront pas à être conquis à la civilisation. 

Bientôt, au siècle prochain, les frontières 
auront pour ainsi dire disparu, car l'idée 
de fraternité fait son chemin à travers le 
monde. Ici, le territoire est possédé par un 
petit nombre; là-bas il ne l'est par per- 



— 2K0 — 

son no. Tu le déplaceras sans hésiter, toi 
qui ne possède rien dans le pays où tu es 
né, pour devenir propriétaire dans une 
contrée devenue voisine. Toute la terre est 
à tous les hommes. 

Il n'y aura plus de malheureux que ceux 
qui s'obstineront à vouloir ne rien faire, et 
ceux-là diminueront grâce aux sains ensei- 
gnements qui leur seront donnés. 

Aussi l'avenir apparaît rayonnant car il 
est impossible que les tentatives et l'im- 
mense labeur des siècles passés demeurent 
éternellement improductifs. 

— Telleest, sanslamagiede l'expression, 
la ferme croyance de Victor Hugo en l'ave- 
nir de l'humanité. 

Il se peut que quelques-uns qualifient 
cette foi d'aveugle et traitent de rêverie 
vette espérance superbe. 

Tant pis, à mon avis, pour ceux-là. Que 
sert d'exister si l'on ne rêve point pour 
ceux qui nous suivivront un avenir meil- 
leur, et si l'on ne travaille pas de toutes 
ses forces au bonheur des enfants qui 
naissent, qui vont naitre? 

(Juelle croyance peut subsister si ce n'est 
celle à l'émancipation, à l'honnêteté, au 
bonheur futur de ses semblables? 



- 281 - 

En toute autre matière, les idées actuelles 
do Victor Hugo sont également intéres- 
santes à relater, et je passerai sans transi- 
tion à un autre sujet, dans lequel, j'en de- 
mande pardon, j'entrerai modestement en 
scène. 

Bien souvent j'ai eu occasion de voir le 
poète, de l'entendre; il m'a fait l'honneur 
de m'inviter maintes fois à sa table, mais il 
m'a été donné deux ou trois fois seulement 
de l'entretenir seul à seul, c'est-à-dire de 
l'écouter tout seul. 

Une de ces conversations, privées, pour 
ainsi dire, et à coup sur privilégiées, est 
restée fidèlement gravée dans ma mémoire. 

Une après-midi, je me présentai rue de 
Clichy, pour demander aux domestiques la 
réponse à une lettre adressée la veille et 
dans laquelle je sollicitais un renseigne- 
ment pour un article de journal. 

Victor Hugo, à ma grande surprise et à 
ma grande joie, (car, comme on sait, ses 
soirées seules sont consacrées aux récep- 
tions), Victor Hugo daigna m'apporter lui- 
même le renseignement demandé. 

Je rapporte cette conversation parce 
qu'elle touche à une question palpitante, 
celle de la littérature moderne. 



16. 



— 282 — 

Le hasard mit sur le tapis les romans de 
nos jours et la prétendue école naturaliste. 

Le maître réprouva sans pitié, quoique 
sans colère, les œuvres dites réalistes. 

— Pourquoi, me dit-il, descendre vo- 
lontairement? Est-ce pour dire la vérité? 
Mais les idées élevées ne sont pas moins 
vraies que les autres et, pour moi, je les 
préfère. 

Prenons un exemple. 

Shakspeare, dans le Marchand de 
Venise, fait dire à Schylok parlant des 
Juifs et des chrétiens : 

Ils vivent comme nous, etnous mourrons comme eux. 

Voilà la réalité dans son expression la 
plus simple, mais je puis l'idéaliser sans 
qu'elle cesse d'être vraie et sans qu'elle 
devienne vile. 

Je dirai: 

Ils sentent comme nous et nous pensons comme eux. 
Ils souffrent comme nous, et nous aimons comme eux! 

Voilà la gamme ascendante. 
Imaginons au contraire, la gamme des- 
cendante. 
Nous dirons alors: 

Ils Jormpnt comme nous, et nous marchons comme eux. 



— 283 — 

Ils mangent comme nous, et nous buvons comme eux. 
Ils toussent comme nous, et nous crachons comme eux 

Continuez vous-même ajouta le maître 
avec un fin sourire : vous n'achevez pas, 
vous n'osez pas, vous ne pouvez pas ache- 
ver. Mais un autre viendra qui ne craindra 
pas de le faire, un, plus hardi, ira plus loin 
encore, peut-être. Et ceci ne sera que mal- 
propre; après le malpropre il y aura l'obs- 
cène, et j'entrevois un abime dont je ne 
puis sonder la profondeur. 

Il en est de même dans les questions 
d'art. 

Courbet qui avait un grand talent et qui 
ne manquait pas d'intelligence, (car il est 
des hommes d'art d'un esprit borné), 
Courbet me disait un jour : « J'ai fait un 
mur vrai ; je me suis donné autant de mal 
pour le faire qu'Homère a pris de peine 
pour décrire, pour peindre le bouclier 
d'Achille, et, ma foi, mon mur vaut bien le 
bouclier, auquel il manque une foule de 
choses. 

— Eh bien ! dis-je à Courbet, je préfère 
le bouclier d'Achille, d'abord parce qu'il 
est plus beau qne votre mur, et ensuite, 
parce qu'il manque encore quelque chose à 
celui-ci. 



— 284 — 

— Quoi donc!. .. 

— Ce qu'on trouve souvent au pied des 
murs, et ce qu'un autre, un jour, ne man- 
quera pas d'y mettre, pour être plus réa- 
liste que vous. 

Voilà pourquoi, continua Victor Hugo, je 
trouve les œuvres réalistes malsaines et 
mauvaises. 

— Pardon, fis-je timidement, (je défen- 
dais alors M. Emile Zola, que je ne suppo- 
sais pas capable de descendre si vite et si 
bas), Y Assommoir, œuvre naturaliste, réa- 
liste, me semble écrit dans des intentions 
avouables. 

C'est un tableau saisissant des dangers de 
l'alcoolisme, du châtiment terrible auquel 
s'exposent les ouvriers qui oublient l'atelier 
pour le cabaret, le devoir pour la dé- 
bauche. 

— Il est vrai, dit le poète; néanmoins le 
livre est mauvais. 11 montre, comme à plai- 
sir, les hideuses plaies de la misère et 
l'abjection à laquelle le pauvre se trouve 
réduit. Les classes ennemies du peuple se 
bout repues de ce tableau. Voilà comme 
sont tous les ouvriers, disent-elles, et c'est 
par elles que s'est fait le succès du livre. 

— Cependant, poursuivis-je, l'auteur 



— 285 — 

nous montre d'abord un ménage honnête, 

heureux par Tordre et l'épargne, et c'est 
comme enseignement qu'il décrit ensuite la 
misère et l'abjection qu'amènent la paresse 
et l'ivrognerie. 

— Peu importe. Il est de ces peintures 
qu'on ne doit pas faire. Ne m'objectez pas 
que tout cela est vrai, que tout cela se passe 
ainsi. Je le sais, je suis descendu dans tous 
ces milieux, mais je ne veux pas qu'on les 
donne en spectacle. Vous n'en avez pas le 
droit, vous n'avez pas droit de nudité sur 
la misère et sur le malheur. 

Je sais ce que le peuple souffre; à quels 
vices, à quels crimes entraînent les besoins 
surexcités, les appétits affamés, la promis- 
cuité bestiale qu'impose la pauvreté du 
logis. Mais ce n'est pas sa faute, à lui, 
peuple, c'est la vôtre à vous, dont le luxe 
est fait de cette misère, et je n'admets pas 
que vous veniez l'étaler à plaisir avec ses 
ulcères, ses dartres et ses lèpres que vous 
n'avez pas su guérir et que vous contribuez 
à envenimer. 

Dans le dernier demi volume que je viens 
de faire paraître, je me suis passé la fan- 
taisie de faire un pape. Ce pape, c'est l'é- 
vèque Myriel, on le devinera bien, quoique 



— 28G — 

je l'aie nepas dit, et je lui fais donner des 
conseils à ses prêtres. Je lui fais dire com- 
bien de misères et de souffrances coûte aux 
classes pauvres le luxe des ecclésiastiques. 

Ailleurs, je n'ai pas craint de montrer 
les douleurs et la honte des Misérables. J'ai 
pris pour personnages un forçat, une fille 
publique, mais j'ai écrit mon livre avec la 
pensée constante de les relever de leur ab- 
jection. Je n'ai pas failli un seul instant à 
cette tâche. J'ai pénétré dans ces misères 
pour les adoucir, pour les guérir; j'y ai pé- 
nétré en moraliste, en médecin, mais je 
ne veux pas qu'on s'y introduise en indif- 
férent ou en curieux ; nul n'en a le droit. 

Je n'ai pas même hésité à pousser le 
souci de la réalité jusqu'à un mot que tout 
le monde sait et que personne n'écrit. Je 
l'ai fait parce que c'était là le misérable 
des mots et que ce titre lui donnait droit à 
figurer d;ins mon livre consacré à toutes les 
misères. Mais j'ai choisi le moment où sa 
trivialité devenait sublime, quand le patrio- 
tisme en faisait la protestation désespérée 
de la chute de la grande armée. » 

Passant ensuite à des questions poli- 
tiques, avec la même aisance et la même 
chaleur, le maître flagella durement (on 



— 281 — 

était en 1878), les complaisances gouverne- 
mentales, vis-à-vis de certaines créatures 
de l'empire, les récents ministères de réac- 
tion, scandaleuses épaves somptueusement 
abritées dans l'exercice des plus hautes 
fonctions publiques. 

11 poursuivit de ses invectives vengeresses 
des membres triomphants des commissions 
mixtes qui continuent à occuper dans la 
magistrature les postes les plus élevés, et il 
me rappela avec une étonnante sûreté de 
mémoire, ce passage de Napoléon le Petit : 
« L'auteur apprend qu'on se prépare a le 
poursuivre devant les tribunaux. Dans le 
cas où cela serait vrai, il déclare que rien 
n'égalera son dédain pour le jugement, si 
ce n'est son mépris pour les juges. » 

Mais ces explosions d'indignation ne 
troublaient point la sérénité de sa pensée, 
car jamais ainsi qu'il l'affirme dans l'admi- 
rable lettre qu'il a bien voulu nous écrire 
et qui est placée en tête de ce livre, jamais 
il n'a eu de colère que contre le mal. 

De ses ennemis personnels il s'inquiète 
peu en général, et, à moins de faits excep- 
tionnels, il n'en tient nul compte. Que le 
nouvel apôtre du naturalisme, fatigue ses 
bras débiles à essayer d'ébranler le piédestal 



— 288 — 

où se dresse la statue du poëte de Franco 
cela ne peut qu'amuser la galerie aux 
dépens d'un orgueil démesuré. Écrire des 
saletés, cela ne s'appellera jamais écrire des 
chefs-d'œuvre. 

Mais ce qu'il importe de conclure de la 
conversation que nous venons de rapporter, 
c'est ceci : Victor Hugo a eu toute sa vie 
souci du bonheur de ses semblables, en un 
mot, avant même qu'il ait songé à défendre 
le socialisme, il s'est montré, non à son 
insu, mais invinciblement entraîné par son 
génie et par la bonté de son cœur, le socia- 
liste le plus ardent. 

En veut-on une preuve convaincante? 

Faut-il prouver que toute sa vie a été 
consacrée à la défense des déshérités du sort? 

Une dernière citation suffira. 

Voici ce qu'il écrivait en 1832, dans les 
Chants du Crépuscule, sur le « Bal de 
l'Hôtel de Ville. » 



Mais cette fête, amis, n'est pas une pensée. 

Ce n'est pas d'un banquet que la France est pressée, 

'je ce n'est pas un bal qu'il faut, en vérité, 

A ce tas de douleurs qu'on nomme la cité. 

Puissants 'nous ferions mieux de panser quelque plaie 



— 289 - 

Dont le sage rêveur à cette heure s'effraie, 
D'étayer l'escalier qui d'en bas monte en haut, 
D'agrandir l'atelier, d'amoindrir l'êchafaud. 

[l'ombre,] 
De songer aux enfants qui sont sans pain dans 
De rendre un paradis au pauvre impie et sombre, 
Que d'allumer un lustre et de tenir la nuit 
Quelques fous éveillés autour d'un peu de bruit. 

O reines de nos toits, femmes chastes et saintes, 
Fleurs qui de nos maisons parfumez les enceintes, 
Vous à qui le bonheur conseille la vertu, 
Vous, qui contre le mal n'avez pas combattu, 
A qui jamais la faim, empoisonneuse infâme. 
N'a dit: « Vends-moi ton corps, » c'est-à-dire ton âme ! 
... Vous allez à ce bal, et vous ne songez pas 
Que parmi ces passants amassés sur vos pas, 
En foule, émerveillés des chars et des livrées, 
D'autres femmes sont là, non moins que vous parées, 
Qu'on farde et qu'on expose à vendre au carrefour; 
Spectres, où saigne encor la place de l'amour : 
Comme vous, pour le bal, belles et demi-nues ; 
Pour vous voir au passage, hélas ! exprès venues, 
Voilant leur deuil affreux d'un sourire moqueur, 

[cœur.j 
Les fleurs au front, la boue aux pieds, la haine au 

Que les détracteurs de Victor Hugo 
méditent ces vers écrits il y aura cin- 
quante ans bientôt, et qu'ils disent si la 
thèse soutenue par le poëte, si la cause à 



— 290 - 

laquelle il a voué son âme et son génie n'a 
pas été toujours la même, invariablement 
sainte et noble. 

Et, encore une fois, que quiconque est 
capable de raisonner réfléchisse sans cesse 
à l'influence de l'éducation première. 

« Monter d'une échoppe à un palais, c'est 
rare et beau si vous voulez ; monter de 
l'erreur à la vérité, c'est plus rare, et c'est 
plus beau. » 

Mais pour monter de l'erreur à la vérité, 
il faut une intelligence supérieure; il a fallu 
s'appeler Victor Hugo pour gravir de tels 
échelons. 

Comment donc feront pour s'élever ceux 
qui ne sont doués que de facultés moyennes, 
si on continue à les enserrer dans les liens 
inextricables d'une instruction fausse et 
incomplète î 



CONCLUSION 

Telle est, résumée, cette grande et 
noble existence. Plus tard, d'autres voix 
autorisées la raconteront sans doute avec 
plus d'autorité et, pour cela écriront 
l'histoire littéraire, politique et philoso- 
phique de cent années, histoire à la- 
quelle est intimement mêlée la vie de 
Victor Hugo. Otez ce nom au XIX e siè- 
cle, la lumière de ce siècle diminue, 
son éclat s'affaiblit, sa grandeur dispa- 
rait en partie. 

Nous nous sommes contenté, comme 
on sait, de raconter les faits principaux, 
de grouper les événements les plus inté- 
ressants, de citer toutes les œuvres et 
d'en analyser brièvement quelques-unes, 
de choisir parmi des milliers d'anecdotes 
celles qui nous ont paru devoir le mieux 
animer notre récit. 



■- 202 -^ 

Nous espérons n'avoir omis aucun dé- 
tail important. Nous espérons surtout 
avoir témoigné, comme il convenait, 
notre admiration et notre respect à 
l'homme dont les actes et les paroles 
sont des exemples, au prosateur qui in- 
fusa un sang nouveau à la langue fran- 
çaise vieillie, au poète qui purifia nos 
âmes en les charmant, à l'auteur dra- 
matique dont l'admirable théâtre est dé- 
dié aux déshérités, à l'historien qui mar- 
qua d'un fer rouge les crimes politiques 
de notre temps, au satyrique, vengeur 
des consciences outragées, à l'orateur, 
défenseur de tous les droits et avocat de 
toutes les nobles causes, à l'exilé tou- 
jours debout pour la revendication de la 
justice, au Maître, enfin, dont le génie a 
jeté sur la France un rayonnement de 
gloire. 

Ce génie, un des plus grands qui ait 
jamais brillé dans le monde est complété 
par la bonté. Il a pour mission de con- 
soler, pour préoccupation de venir en 
aide, pour souci de soulager. Les plaies 



— 293 — 

sociales, les difformités, les misères, les 
détresses, les souffrances, les déses- 
poirs, voilà sur quoi il se penche anxieux, 
ému, attentif, évoquant le passé pour 
bien veiller sur l'avenir, songeant à 
l'avenir pour aider à supporter le pré- 
sent. 

Jamais la grande devise : Liberté, 
Égalité, Fraternité, ne fut plus super- 
bement pratiquée par un homme. La li- 
berté est le but de Victor Hugo, l'égalité, 
sa foi, la fraternité, son moyen; le dé- 
voùment, la reconnaissance, l'amour 
du peuple sont et seront son éternelle 
récompense. 

Il n'a clans le cœur qu'une haine : 
celle du vice, de la lâcheté et de l'hypo- 
crisie. Toute sa vie a été consacrée au 
travail et à la lutte et c'est ainsi qu'il est 
devenu la plus haute expression de l'in- 
telligence et de la puissance de la nation. 

Il est à la fois le meilleur et le plus 
illustre; le meilleur, non pas seulement 
pour ceux qui l'entourent, mais encore 
pour l'espèce humaine, 



- 294 — 

Et, pour peu qu'on réfléchisse à cette 
existence prodigieuse, on comprend quel 
enseignement elle contient. Outre le la- 
beur obstiné, la croyance au bien, le mé- 
pris de l'injuste, l'horreur de ce qui est 
méprisable, outre la droiture, la fermeté, 
la vaillance, il y a dans la succession des 
idées et des opinions de Victor Hugo une 
leçon convaincante. 

Il est le plus grand esprit de notre 
époque et il est en même temps le répu- 
blicain le plus convaincu, le plus résolu. 

Nous avons dit longuement par quelle 
série d'évolutions morales il a passé, 
comment peu à peu il est sorti du cercle 
étroit des croyances dans lesquelles on 
avait emprisonné sa jeunesse, quel tra- 
vail gigantesque il fit en lui-même pour 
briser la résistance que lui opposaient 
ses préjugés de famille et d'éducation. 
Or, à mesure que son esprit s'est éman- 
cipé, le poëte a monté plus haut : Ainsi 
l'aigle, quelque temps enchaîné au sortir 
du nid, n'a, l'orsqu'il parvient à s'échap- 
per de sa eage qu'un vol timide, embar- 



— 295 — 

rassé ; mais peu à peu, à mesure qu'il 
s'élève dans la nue, qu'il respire un air 
plus pur, il donne de plus vigoureux 
coups d'ailes; enfin, lorsqu'il a quelque 
temps regardé le soleil en face, il s'élève 
et il plane, ayant, dans la nue, le mépris 
de sa prison et l'amour de l'immensité 
libre. 

Que ceux que la routine, la supersti- 
tion, un attachement inexplicable ou un 
entêtement plus inexplicable encore rat- 
tachent aux monarchies passées réflé- 
chissent donc à ceci ; Victor Hugo, de 
royaliste catholique est devenu non pas 
seulement républicain, mais un apôtre 
fervent de la République. 

Nous ne voulons rien ajouter à cette 
constatation. 

Que si ceux qui reprochent au Maî- 
tre son perfectionnement, et qui appel- 
lent trahison, sa conversion, nous repro- 
chaient, à nous, nos éloges enthousiastes 
et nous accusaient û'Rugolâtrie, nous 
répondrions simplement qu'il sied mieux 
à un écrivain de s'incliner devant le gé- 



— 290 — 

nie et de l'honorer que d'aller brûler des 
cierges à Notre-Dame de la Salette ou de 
courber platement l'échiné devant un 
prince à qui la naissance ou le crime 
tient lieu de mérite. 

Ils sont à plaindre ceux qui ne se sont 
pas senti remués jusqu'au fond du cœur 
par les vers du poète de France, ceux 
qui ne l'aiment ni le comprennent, ceux 
qui n'ont ni espéré, ni pleuré avec lui. 

La destinée a proportionné sa part de 
souffrance à sa gloire, mais la foudre, à 
diverses reprises, l'a atteint sans le bri- 
ser et les plus effroyables orages et les 
plus terribles menaces l'ont laissé calme, 
inflexible et doux. Le temps lui-même l'a 
respecté et semble craindre de toucher 
à cette tête vénérable. Aussi espérons- 
nous que le patriarche de la démocratie 
française pourra présider le centenaire 
de la révolution de 1 789. 

Quoi qu'il arrive, ce dix-neuvième siè- 
cle qui a vu les prodigieuses conquêtes 
delà science, les stupéfiantes découver- 
tes de l'industrie, qui a enfanté la va- 



— ?97 — 

peur et l'électricité, qui a peuplé la 
France et le monde de légions d'hommes 
illustres, qui a vu de si grands et de si 
terribles événements, ce siècle, malgré 
ses savants et malgré ses triomphes 
n'aura qu'un nom pour la postérité : il 
s'appellera le siècle de Victor llngo. 



TABLE 



PRÉFACE 



CHAPITRE PREMIER 

scmmairk. — Les ancêtres de Victor Hugo. — Mariage 
de son frère. — Naissance (26 février 1802). — Première 
enfance. — Pérégrinations en Corse et en Italie. — La 
maison de l'impasse des Feuillantines. — Le général 
Lahorie. — Voyage en Espagne. — Séjour à Madrid. — 
Retour à Paris (1812). — Un attentat a la liberté. — 
La rue du Cherche-Midi. — L'empereur et le roi. — In- 
vasion et Restauration. — La pension Cordier. — Prépa- 
ration a l'Ecole polytechnique. — Les bêtises que 
M. Victor Husro faisait avant sa naissance. 



CHAPITRE DEUXIEME 



sommaire. — Essais poétiques. — Amour filial du poëte. 
— Ses opinions royalistes. — L'enfant sublimé, — Con- 
cours à l'Académie française. — JLes jeux floraux de Tou- 
louse. — Comment on console une mère. — Chagrins 



— 300 — 

d'amour. — Les Odes et Ballades (1822). — Quelques 
mots sur l'éducation. — Bug-Jargal. — La mort de la 
mère. — Les fiançailles du poète. — Débuts difficiles. — 
L'appartement de la rue du Dragon. — Un budget fan- 
tastique. — Le Conservateur littéraire. — Fin des pre- 
mières épreuves. 



i HM'ITRK TROISIEME 



sommaire. — Une pension de Louis XVIII. — Mariage de 
Victor Hugo (1823). — Lamennais confesseur. — Ilan 
d'Islande. — La critique du temps. — M. Charles Nodier. 
— On pend la crémaillère. - - Récompense d'un acte de 
courage. — Une étude sur Voltaire (1824). — L'influence 
du général Hugo sur les opinions de son fils. — Séjour a 
Mois. — Le poète décoré. — Sacre de Charles X. — Vi- 
site à Lamartine. — Voyage en Suisse. — Affirmation 
de la liberté littéraire. — Romantiques et classiques. — Les 
commencements d'une grande guerre. — L/Ude à la co- 
lonne. 



CHAPITRE QUATRIEME 



sommaire. — Nais sance du çtrnantisme: sa définition. — ; 
Une entrevue avec Talma. — La préface de Crotnvell. — • 
La pièce. — Rénovation de l'art dramatique. — Un échec 
à l'Odéon. — Interdiction de Marion Delorme (1X29). — 
JJernani. — Comment mademoiselle Mars répétait son 
rùlc de dona Sol. — Première représentation du drame 
(85 février 1S30). — Une bataille héroïque au Théâtre 
Français. — La légende du gilet rouge de Théophile 
Gautier. — Un éditeur qui vient à point. — Opinion de 
Chateaubriand. — Ce que devint Hermmi, 



- 331 - 



CHAPITRE CINQUIÈME 

sommaire. — La mission des poètes. — Utilité des choses 
inutiles. — Marion Delorme (11 août 1831 1. — Une pen- 
sion refusée. — Interdiction royale. — Le Roi s'amuse 
(22 novembre 1832). — Tempête théâtrale. — Le libéra- 
lisme des ministres de Louis-Philippe. — Un procès au 
tribunal de commerce. — Lucrèce Borgia [2 février 1833). 
Les commencements de la gloire. — Le théâtre de Motor 
Hugo envisagé au point de vue philosophique et social. 
— Marie Tudor (6 novembre 1833). — Angelo (28 avril 
1835.) — La Esmeralda (Il novembre 1836.) — Ruy-Bla* 
(S novembre 1838). — Les Burgraves. 



CHAPITRE SIXIEME 



sommaire. — L'œuvre lyrique de Victor Hugo de 1829 à 1848. 

— Un portrait signé Théophile Gautier (1828). — Les 
Orientales (1829). — Les Feuilles d'automne (1831). — Les 
Chants du crépuscule (1S35). — Les Voix intérieures (1837). 

— Les Rayons et les Ombres (1838). — Victor Hugo et la 
peine de mort. — Le Dernier Jour d'un condamné (1829.) 
Cla-'de Queux (1834). — Le principe de l'inviolabilité de 
la vie humaine. — Bazaine épargné. — Pour un soldat. 



CHAPITRE SEPTIEME 



sommaire. — Notre-Dame de Paris (1S31). — Victor Hugo 
h irome politique. — Littérature et philosophie mêlées (1831). 



— 302 — 

•— L'Académie française (1841). — Le Rhin, (1842). — 
_,a chambre des pairs (1845). — La révolution de Février 
1848. — Attitude de Victor Hugo . — Élection à la Cons- 
tituante. — Les journées de Juin. — Grâce aux vaincus - 

— Proposition d'amnistie. — Votes indépendants. — 
L'Événement (13 août 1848). — Élection à la Législative. 

— Rupture avec la majorité réactionnaire. — Affirma- 
tions républicaines. 



CHAPITRE HUITIEME 



Bommairk. — Le prince Louis-Napoléon Bonaparte chez 
Victor Hugo. — Le coup d'État. — L'hospitalité en 
Belgique. — Le poète en exil. — Séjour à Jersey (1853). 

— Marine-Tenace. — Laiiberté anglaise. — Histoired'un 
crime. — Napoléon le Petit. — Les Châtiments. — Installa- 
tion à Guernesey. — Hauteville-Hou.se. — La mort d'une 
lille. — Les us t 1ïs56 . — La Légende des siècles 
(1859.) — Les Misérable* (1862); — William Shakspeare. 

— Les Chansons des rues et des hnis (1865). — Les Travail- 
leurs de la mer (1866.) — V Homme qui rit (1869). — Un 
nouveau coup du sort. 



CHAPITRE NEUVIÈME 

Sommaire. — Fin de l'exil. — Le retour à Paris (5 sep- 
tembre 1870). — Ovation populaire. — Appel de paix et 
appel de guerre. — Le siège. — Comment on rit de sa 
misère. — Les élections. — L'assemblée de Bordeaux. 
— Discours de Victor Hugo pour la guerre dans le pré- 
sent et pour la paix dans l'avenir (17 mars 1871) . — Pro- 
position concernant les représentants d'Alsace et de Lor- 
raine. — La question du retour à Paris. — L'élection Ga- 



— 303 - 

ribaldi. — VictorHugo ne parle pasfrançais. — La démis- 
sion (8 mars). — Mort de Charles Hugo. Ses obsèques 
(18 mars 1871). — Séjour en Belgique. — Protestation 
contre la guerre civile. — L'incident de Bruxelles. — 
L'attaque noéturne; l'expulsion. — Retour à Paris. — 
Le mandat impératif et le mandat contractuel. — Élection 
du 7 janvier 1872. — Rôle politique après la guerre. 
— Élection au Sénat (5 février 1876). 



CHAPITRE DIXIEME 



10MM4IRK. — La Libération du territoire. — Mort de Fran- 
çois Hugo 26 décembre 1873). — Opinions religieuses 
du poète. — De 1 expulsion de Belgique à l'entrée au Sé- 
nat. — Pour un soldat (février 1875). — Vannée terrible 
(1872>. — Quatre-vingt-treize (1873). — Mes fils et Actes et 
Paroles. Avant l'exil (1874). Pendant l'exil (1875); Depuis 
l'exil (1S76.I — La légende des siècles',2"'' série, 2 vol. 1877] 
— L'Art d'être grand-père (mai 1877.) — L'Histoire d'un 
crime <2 vol. — Septembre 1877). — Le Pape ilS78i. — 
La Pitié suprême 1 1879). — Discours sur l'amnistie ». 
l'entrée au Sénat. — Discours sur la dissolution. — 
Victor Hugo chez lui. — Le salon de la rue de Clichy. 
Le» soirées du maitre. 



CHAPITRE ONZIEME 



gCMviMHE. — Victor Hugo en 1877, par Charles Monselet. 
- Appréciations contemporaines. — Une chronique de 
Jules Noriao. — La reprise d'Hemani a la Comédie fran- 
çaise (novembre 1877;. — Lettre du pcëte a Sarah Bern- 
hardt. — Diner de centième. — Reprise de la pièce tirée 
des Misérables au thèà»re de la Porte Saint-Martia. — 



— So-i — 

Notre-Dame de Pari» au théâtre des Nations. — Un sou- 
per au Grand-Hôtel. — Quelques strophes de Théodore de 
Banville. — Catalogue des portraits et des charges de 
Victor Hugo de 1827 à 1879. 



CHAPITRE DOUZIÈME 



sommaire. — Les exemples et les leçons qu'on trouve dans 
la vie des grands hommes. — Le dernier discours de 
Victor H'jgo au Chàteau-d'eau, pour le congrès ouvrier 
de Marseille. — Son opinion sur la situation politique 
actuelle. — La République et M. Jules Grévy — La 
solution de la question sociale au vingtième siècle. — 
Education et possession. — Avenir de l'humanité. zz: 
I"ne conversation privée. — Rôle du réalisme et du na- 
turalisme. — Leur but. — Le mur de M. Courbet. — 
Le pins misérable des mots. — Victor Hugo a toujours 
été socialiste. — Conclusion. 



1 17 8 1- 



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